La mémoire, ses douceurs, ses douleurs

"Un mardi sur deux ", création de Christian Dalimier, a ému le Festival de Spa.

La mémoire, ses douceurs, ses douleurs
J.M. (st.)

Madeleine n’arrive pas à se souvenir, Evelyne ne parvient pas à oublier. A travers la rencontre entre ces deux femmes, un bel essai sur la mémoire. "Un mardi sur deux", la nouvelle création de Christian Dalimier présentée au Festival de Théâtre de Spa lundi et mardi derniers, pousse à la réflexion sur l’inconsistance des souvenirs. L’une est âgée, coincée dans une maison de repos aux couloirs sans fin, privée de son chien et de sa liberté. L’autre est jeune, solitaire. Elle a perdu l’amour de sa vie et voudrait l’oublier. Elle envie Madeleine, dont la vie se résume aujourd’hui à des souvenirs furtifs d’une époque révolue, époque heureuse qu’elle associe au présent.

Elles ont rendez-vous un mardi sur deux : Evelyne vient voir Madeleine à la résidence des "Papillons". L’une a besoin de l’autre, comme d’une bouée de sauvetage qui lui permet d’échapper au quotidien. La mémoire est fragile : elle divague souvent, elle ment parfois. Mais le souvenir des moments passés est parfois plus précieux que le présent.

Emportée par ses pensées désordonnées

Une relation de complicité naît entre les deux femmes. Avec tendresse, Evelyne écoute Madeleine parler de ses souvenirs disparates. Passant sans transition d’un sujet à l’autre, la vieille dame se laisse emporter par ses pensées désordonnées. Elle évoque "la guerre entre les pétales de roses et les herbes folles", se souvenant du jardin de son enfance, de la guerre et de sa mère adorée. Sa mère qui lui faisait chanter à tue-tête "Malbrough s’en va-t-en guerre" pour oublier le bruit des bombes. Et subitement revient le présent : quelqu’un lui a volé ses lunettes. Et elle traite Evelyne de menteuse : "Tu mens, comme tous les autres."

Elle confond les choses du quotidien les plus élémentaires mais se souvient du passé avec une lucidité incroyable. Avec elle, on passe d’instants de divagation à des instants de lucidité. Et on s’imagine dans sa tête. On comprend où est parti le fil de sa pensée et on aimerait l’aider à le retrouver. "Je voudrais être avant, avant d’être ici dans les couloirs. Je m’en fous du jour d’aujourd’hui."

Plus le temps passe, plus elle retombe en enfance. Et Evelyne de se prendre au jeu : Madeleine la confond avec sa sœur Gabrielle, qui ne s’est jamais mariée. L’occasion pour elle de devenir quelqu’un d’autre, de trouver une échappatoire. L’oubli comme délivrance.

"C’est court, une vie. Non ?"

La mise en scène est simple et les comédiennes remarquables : Nicole Valberg en Madeleine et Laetitia Reva en Evelyne. Les yeux hagards de Madeleine lorsqu’elle se rend compte qu’elle n’est plus maîtresse de ses pensées et son visage rieur lorsqu’elle se revoit enfant subjuguent. "C’est court une vie, non ? Ou c’est moi qui fabule ?" On est captivé par le lien qui les unit. Tout en sobriété et délicatesse, les deux femmes nous font passer de la mélancolie à l’éclat de rire, sans jamais susciter la pitié.

"Un mardi sur deux", texte et mise en scène de Christian Dalimier; une production de la Compagnie Hêtre Urbain et du Festival royal de théâtre de Spa. A voir cet automne un peu partout en Belgique, notamment du 13 au 29 octobre aux Riches-Claires.

www.festivaldespa.be