"Uni*Form", zoom sur les états du corps

La pièce de Jorge León et Simone Aughterlony était pour deux soirs à la Raffinerie, à Bruxelles. Intensité, pertinence, feuilleté de sens. Critique.

Uni*Form
©Gregory Batardon
Marie Baudet

La pièce de Jorge León et Simone Aughterlony était pour deux soirs à la Raffinerie. Intensité, pertinence, feuilleté de sens. Critique.

Molenbeek, samedi soir. Dans le quartier Delaunoy, un périmètre est bouclé : imposant déploiement de forces de police détournant jusqu’au trajet des piétons; nombreux badauds à l’affût de nouvelles. On rejoint, à deux pas de là, la Raffinerie, antenne bruxelloise de Charleroi Danses, où pour deux soirs a été programmé "Uni*Form".

Quatre doubles rangées de spectateurs entourent le plateau, carré, où s’ébattent des enfants déguisés en policiers, avec force poursuites, rires, bagarres pour de faux et coups de sifflet. Bientôt ils s’éclipsent, laissant place à des adultes dont la tenue s’éloigne d’autant plus du déguisement qu’on vient de croiser, sur le pavé, d’authentiques spécimens en action.

L’autorité, le désir, la subversion

ensemble
©Gregory Batardon


Avec ses sept performeurs/danseurs, hommes et femmes, de gabarits et d’horizons divers, le projet déploie une polysémie passionnante, parcourue de tensions et d’interrogations. Sans un mot - mais avec les sons incroyablement parlants que crée en direct Hahn Rowe, sur une table au coin du plateau, avec son matériel qui tient dans une simple valise -, il est question ici de l’individu et du groupe, de l’autorité et de la soumission, du désir et du pouvoir, de l’inquisition et de la subversion, de l’identité sexuelle et du silence, du corps physique, du corps social. De ce que révèlent et ce que couvrent les uniformes. 

"J'ai le sentiment que c'est l'essence de tout ce qui nous anime. Comment faire coexister tous ces corps? Et est-ce possible d'y parvenir?" - Jorge León

Conçu par Jorge León (photographe, réalisateur, documentariste, dramaturge, metteur en scène - il présentera une nouvelle création au Kunstenfestivaldesarts 2018) et Simone Aughterlony (performeuse, danseuse, chorégraphe, ici également en scène), "Uni*Form" réunit encore, sur le grand carré bleu ciel du plateau, Davis Freeman, Nada Gambier, Kiriakos Hadjiioannou, Jen Rosenblit, Gary Wilmes. Tous habitués des arts vivants et de leur hybridation.


La performance, terrain d’audace, se nourrit d’observation, avec ici un remarquable travail sur les attitudes, les postures, les regards qui toisent, qui attendent, qui défient. Les visages impassibles. S’échafaude aussi par décalages, subreptices, progressifs ou francs, qui aiguillonnent la pensée, qui donnent à voir sans illustrer. Qui disent combien un objet scénique, éphémère et fragile, peut déployer de puissance et de sens.

Avec une série de coproducteurs européens, le spectacle - dont la création eut lieu à Zurich, et présenté il y a quelques mois au festival Pays de danses, à Liège - se jouera prochainement à Toulouse et Francfort, entre autres. Souhaitons au public belge que "Uni*Form" retrouve aussi le chemin de nos salles. Un bijou aussi acéré doit être vu.


Prochainement à Charleroi Danses : “Clameur des arènes” de Salia Sanou au PBA, Charleroi (27/1), “Stroke” par Ben Fury et Louis Michel Jackson à la Raffinerie, Bruxelles (1-2/2), “Gone in a heartbeat” de Louise Vanneste aux Écuries, Charleroi (3-4/2). 

Infos : www.charleroi-danses.be


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