Roda Fawaz, le talent en route

Son seul en scène "On the road… A" fait le plein au Poche, tourne à Bruxelles et en Wallonie, et est en passe de s'inscrire dans le festival Off d'Avignon.

Marie Baudet
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©Yves Kerstius

Son seul en scène "On the road… A" fait le plein au Poche, tourne à Bruxelles et en Wallonie, et est en passe de s'inscrire dans le festival Off d'Avignon. Critique

Les températures négatives n’entament pas l’ardeur du public qui arpente le sol gelé du bois de la Cambre pour découvrir, au Poche, ce jeune prodige. A la cérémonie des Prix de la critique 2016 - où il reçoit les lauriers de "meilleure découverte" pour "On the road… A" -, Roda Fawaz se fait lutin (ascendant pois sauteur) pour réinventer l’exercice du discours de remerciements. Il salue ceux qui l’ont accueilli dans la famille du théâtre, témoigne de sa reconnaissance à Eric De Staercke (qui a mis en scène le spectacle éclos aux Riches-Claires) et à Angelo Bison, précieux "regard amical" (et lui-même lauréat du prix du meilleur seul en scène pour "L'Avenir dure longtemps" où il incarne Louis Althusser) sur cette aventure hors du commun.

Car c’en est bien une, la sienne, que conte ce Libanais d’origine, né au Maroc, ayant passé sa petite enfance en Guinée-Conakry avant d’être emmené par sa mère en Belgique, jusqu’à tenter sa chance à Paris et y tomber amoureux… d’une Israélienne. 

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©Yves Kerstius


Les 1001 faciès de "l’Arabe de service"

Il se voyait steward, il entre au Conservatoire, prend fait et cause pour le théâtre, plonge dans les œuvres des plus grands, fait des rencontres déterminantes. Tout cela, il le raconte aussi, au fil d’un parcours que ces armes neuves et subtiles lui permettent de retracer. Il aura cachetonné pourtant, couru les castings pour prêter ses traits - de spot publicitaire en comédie de boulevard - à l’Arabe de service. Qui systématiquement, relève-t-il, s’appelle Rachid.

Lui, petit, en classe, porte le même prénom que trois de ses camarades. L’un s’en ira, les trois autres Mohamed se rebaptiseront. Chacun tracera sa route. Notre homme, lui, condense des années et des dizaines de personnages en une heure et demie, sur un plateau couvert de tapis d’orient. Des facéties de l’enfance au rapport à la mère, du père, grand absent qui s’exprime par sentences obscures, au terrible professeur de religion islamique, du drolatique ami imaginaire aux camarades de la "forza italia" qui, pas plus ritals que lui - qu’on appelle désormais Mimmo -, rusent pour entrer en boîte…

Clichés dégommés


La quête d’identité, sujet ô combien rebattu - avec d’autant plus de force dans la sphère artistique qu’elle s’impose sur le terrain politique -, s’inscrit évidemment au cœur d’"On the road… A". Cependant Roda Fawaz n’effleure les clichés que pour mieux les dégommer, fort d’un talent pétillant irrigué par ses racines aux denses ramifications. L’identité chez lui a souvent joué à cache-cache avec la réalité, tout en se déclinant au pluriel. "Désormais, c’est Roda pour le théâtre, Mimmo pour les intimes, et Mohamed pour ceux qui s’en souviennent."

On ne risque pas d’oublier ce gamin qui copie les chorégraphies de Michael Jackson tout en s’interrogeant sur la valeur du bout de peau que lui a coûté la circoncision.

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©Yves Kerstius


Après une pointe de tension qui plombe les premières minutes (la représentation, ce soir-là, est filmée), rapidement ça se délie, se déride, se débride. Doté d’un sacré sens du rythme au service d’une écriture diablement efficace, le comédien distille punchlines taillées au scalpel et émotion subtilement dosée. Les rires fusent, l’émotion se déploie en nappes. C’est tendre et hilarant, fin, étincelant. "On the road... A" va tourner. Et pourrait bien se retrouver dans le Off d’Avignon.

Bruxelles, Théâtre de Poche, jusqu’au 28 janvier, à 20h30. Durée : 1h25. Supplémentaires : samedi 28/1 à 15h, dimanche 29/1 à 15h et à 19h. Infos & rés. : 02.649.17.27, www.poche.be

Également à Bruxelles au CCJF le 1er février, à la Vénerie le 25 février. Autres dates, notamment en Wallonie : voir le calendrier sur www.poche.be

Rencontre avec Roda Fawaz et Eric De Staercke à l’issue de la représentation du jeudi 19 janvier.