Nos goûts, nos envies, nos avis passés à la moulinette de "Propaganda !"

Vincent Hennebicq crée un talk show avec pour invité vedette Edward Bernays, l'inventeur des relations publiques. Pari risqué, franche réussite.

Nos goûts, nos envies, nos avis passés à la moulinette de "Propaganda !"
©Émilie Jonet

Vincent Hennebicq crée un talk show avec pour invité vedette Edward Bernays, l'inventeur des relations publiques. Pari risqué, franche réussite.

Qu’il soit auteur (Going home, Wilderness) ou adaptateur (L’Attentat de Yasmina Khadra) des spectacles qu’il monte, Vincent Hennebicq leur imprime un trait commun dans la disparité des formes : la quête de sens. A fortiori dans un monde où le non-sens fait rage. Et en se basant ici sur une des chevilles ouvrières de cette absurdité en habits de logique.

C’est un livre qui, d’abord, l’intrigue puis bientôt le captive au point de lui inspirer un spectacle. Propaganda Comment manipuler l’opinion en démocratie (Zones Éd., 140 pp., 13,50 €) est paru en 1928, sous la plume d’un certain Edward Bernays (1891-1995). Né en Autriche, émigré en Amérique, ce neveu de Sigmund Freud est d’abord producteur de théâtre et agent d’artistes avant d’élargir son champ d’action au conseil politique et aux relations publiques - dont il est considéré comme le "père".


Méconnu malgré son immense influence sur les rouages socio-politico-économiques de l’Occident au XXe siècle, Bernays est en effet une figure fascinante – dont un récent documentaire dresse le portrait.

Pour camper cet homme de son temps, ce propagandiste au sommet, Vincent Hennebicq a misé à raison sur l’inquiétante bonhomie, sur la séduction décalée d’Achille Ridolfi (naguère Anti-héros au TTO).

Codes et décodage

Lumières bleutées et rideaux d’argent ceignent le plateau, qu’arpente une pétulante jeune femme, accueillant le public. "Bonsoir, bonsoir ! Les gens très très beaux plutôt devant", lance-t-elle dans un sourire XXL. Nous voici embarqués dans un talk show – A Night with Michel – dont Bernays sera l’invité vedette. Son hôte Michel (Julien Courroye, qui signe par ailleurs la création sonore) et sa complice Kiki (Eline Schumacher, dans d’autres rôles également, dont celui de Doris, la première épouse de Bernays, ou encore une certaine Kathy la Tempête pour un interlude chanté-parlé) encadrent la soirée et incarnent toutes les émotions – dont leur invité, pour sa part, se sert abondamment sans les éprouver.

"Les gens auront plus tendance à me croire si vous m'appelez docteur"
– Edward Bernays dans le "David Letterman Show", phrase reprise dans le spectacle.

L’option du talk show, outre le fait que Bernays y soit véritablement passé, permet au metteur en scène de se jouer des codes à la fois du théâtre et de la télévision (coupures publicitaires, jeux, appels de téléspectateurs, musique soulignant les effets, rires et applaudissements enregistrés…), et à travers eux d’illustrer le véritable propos : la manipulation des masses. Avec cette particularité, risquée, d’utiliser le procédé que l’on dénonce.

Eline Schumacher (Kiki) et Julien Courroye (Michel), les hôtes et animateurs du talk show dans une de ses séquences, "La minute animale".
Eline Schumacher (Kiki) et Julien Courroye (Michel), les hôtes et animateurs du talk show dans une de ses séquences, "La minute animale". ©Émilie Jonet

Le terrain est glissant : exposer les faits et techniques mises au point par un redoutable manipulateur en s’en servant envers le public. Propaganda ! cependant évite le dérapage sans prémunir quiconque du malaise légitime – et salutaire – qui ressort de l’ensemble. Glisser vers un finale en forme de morale apparaît alors d’autant moins nécessaire que la démonstration est orchestrée avec subtilité et talent.

Là où parfois le recours à la vidéo sur scène apparaît comme un systématisme dispensable, les images présentes ici – intégrées dans la scénographie d’Akiko Tagawashi – ont été sélectionnées et montées par Aude Esperandieu et Guillaume Hennebicq, pour un résultat d’une efficacité vertigineuse.

propaganda montage
©Émilie Jonet / Giacinto Caponio

  • Bruxelles, les Tanneurs, jusqu’au 2 février, à 20h30 (mercredi à 19h). Durée : 1h30. De 5 à 12 €. Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be
  • À voir aussi au Festival de Liège les 22 et 23 février 

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    www.festivaldeliege.be