Devenir un modèle néo-libéral. Mais à quel prix?

Il est assis, de dos, recroquevillé sur la tablette d’un rétroprojecteur. Autour de lui, cinq “observateurs” (interprétés par les comédiens France Bastoen, François Sikivie, Stéphane Fenocchi, Valérie Lemaitre et Manoël Dupont) sont vêtus de tabliers blancs.

Il est assis, de dos, recroquevillé sur la tablette d’un rétroprojecteur. Autour de lui, cinq “observateurs” (interprétés par les comédiens France Bastoen, François Sikivie, Stéphane Fenocchi, Valérie Lemaitre et Manoël Dupont) sont vêtus de tabliers blancs. 

De part et d’autre de la scène sont disposés quatre portants auxquels sont suspendus des rideaux à lanières en PVC tels qu’on en trouve dans les abattoirs. Les observateurs les font glisser au centre de la scène, formant un cube, une sorte de laboratoire ou de chambre froide, dans lequel ils s’enferment avec notre homme  : Gorge Mastromas (Yoann Blanc).

À l’aide de photos projetées sur le fond de la scène, ils dépècent puis désossent l’enfance et la jeunesse de Gorge Mastromas, depuis sa conception, jusqu’à sa séparation avec sa compagne Tania, en passant par la cruauté des camarades dans la cour de récréation. Est ainsi dépeint un petit garçon bien sous tous rapports, plutôt effacé, et qui, mû par sa morale, fait partie du clan des faibles, des loosers, plutôt que des forts, des petits caïds de sa classe. Un état de fait et d’esprit qu’il conserve pendant sa jeunesse. “Bonté ou lâcheté  ?”, interrogent les observateurs.

Incisif, enlevé, pimenté, cynique et drôle, le texte de L’abattage rituel de Gorge Mastromas, écrit par l’Anglais Dennis Kelly (traduit par Gérard Watkins), est admirablement bien servi par les six comédiens. La première partie de la pièce a cela de tonique qu’elle repose sur un vrai jeu de ping pong, où les cinq observateurs font ricocher le texte en style indirect  : brillant et bluffant  !

Une mise en scène épurée et percutante

Seconde partie. Changement de décor. Gorge a la vingtaine. Il est assistant dans une entreprise au bord de la faillite. S’ouvre alors à lui l’opportunité de changer de camp, de rejoindre le clan des gagnants. Le voilà donc riche, très riche et tout puissant, à la tête d’une entreprise florissante. Il a compris que “bonté et lâcheté sont la même chose” et bâti son empire sur l’arrivisme, le mépris, la corruption et le mensonge. De zéro, il est devenu un héros néo-libéral. Mais à quel prix  ? Aveuglé par sa “réussite”, il ne peut tolérer aucune résistance, même en amour, quitte à s’enfoncer dans un trou noir et commettre l’abominable.

Grâce à sa mise en scène épurée mais percutante, mise en valeur par une très belle scénographie conçue par Thibaut De Coster et Charly Kleinermann, Jasmina Douieb parvient à faire prendre conscience des dérives et ravages du néolibéralisme ou quand un homme, englué dans l’individualisme, l’arrogance et la malhonnêteté, s’avère pourtant l’inquiétant porte-drapeau d’une politique économique promue par notre société.

Bruxelles, Poche, jusqu’au 6 avril. Infos et rés. au 02.649.17.27 ou sur www.poche.be