Dans la baraque à histoires

Dans la baraque à histoires
©Une Compagnie

Thierry Lefèvre et ses complices racontent, en clair obscur, les trognes, les estropiés, les hommes à la marge, pour remonter aux racines de l'humanité.

De tous temps, l'homme s'est nourri d'histoires, et jamais sans doute ne s'éteindra ce besoin d'entendre, à la veillée, les récits les plus improbables, ceux, par exemple, qui donnent la parole à la marge de la société, aux trognes, aux estropiés, aux marquis sans terre, aux racines de l'humanité. Des histoires au coin du feu, ou dans une baraque, de bric et de broc, posée là, dans la ville, pour un entre-sort, ou ici, dans un petit théâtre ixellois, le Boson, qui ouvre son antre à Une Compagnie pour une expérience théâtrale hors du commun.

A la billetterie, au bar, à l'écriture et à la mise en scène , Thierry Lefèvre, est partout pour accueillir le public, prêt à entrer dans cette baraque de planches, accoudée au coteau, là bas, au village. «C'était», raconte-t-il , «une construction d'avant l'avant, de par derrière les grands-pères et grandes-mères...Et ça faisait des histoires»

Il coupe le robinet, répond au téléphone en bakélite, accroché à l'une des parois de bois, et invite à entrer dans cette baraque étroite, sombre et chaleureuse, où se glisse une vingtaine de spectateurs.

Dans la pénombre, Vincent Rouche, à peine reconnaissable, en clair obscur, avec sa lampe sous le menton, entame, à la façon d'un masque, son récit, d'un débit rapide, avec un accent de gens de là-bas, d'en haut ou d'ici, ces racines de l'humanité. Il jongle avec les mots, joue avec la langue, raconte et récite, comme une poésie, une succession de cailloux qui dévalent la pente, ou les remous de la rivière, où ses pas, l'ont mené sans qu'il ait son mot à dire. On ne sait plus où il en est dans ses pérégrinations, mais on le suit, aveuglément, un peu perdu, un peu retrouvé, avec l'envie, ensuite de revenir au texte de Thierry Lefèvre, si singulier, hors du temps, entre détours et ruptures.

Né à Nice en 1965, cet amoureux de l'amitié, des solitudes et des villages reculés, passe son enfance à Alger, son adolescence en France, puis arrive chez nous où il fonde, avec Thierry Helin, Une Compagnie, toujours restée fidèle à son langage dramaturgique. Celui du regretté Eric Durnez, de la vérité, de la sobriété, d'une langue à soi.

On longe la rivière de Pacome avec Vincent Rouche ou les égouts de La parlotte de mars, de Simon Gautier, ballotté dans des fûts jusqu'aux grilles de la liberté, pour un périple plein de rencontres, comme l'Angèle d'Avril, posée sur le comptoir. L'imaginaire s'emballe, l'oreille s'initie. Les histoires et comédiens varient d'un soir à l'autre. «Je suis d'égouts, j'étais d’égouts. Pas dégoût. D’égouts.» Puis il y a, Julie Leyder, gamine trouvée au ruisseau, bien ancrée dans son Castelo, à garder les bêtes le jour, porter les seaux, la nuit... Et enfin, contée avec résignation par Jérôme Nayer, la terrible histoire du Bourreau, de père en fils, ce fils soudain condamné à tuer son père, avec la cagoule, la hache aiguisée, morfilée, le billot, la mère dans l'assemblée... Coupera-t-il la tête de son maître? La réponse se trouve là, dans cette baraque, accoudée au coteau. Ou ailleurs...


Bruxelles, à 20h15, prolongations jusqu'au 5 avril, au Boson, 361 chée de Boondael. Durée: deux fois 30 minutes. Reservation@leboson.be ou 0471 32 86 87

Les histoires de la baraque, Thierry Lefèvre, Lansman Éditeur, 123 pp., 12 €.

En parallèle du spectacle, vous aurez l’occasion de découvrir l’exposition de Nicolas Gasiorowski, peintre à l’origine de la couverture du livre édité chez Lansman.