Le Kunstenfestivaldesarts sur la ligne de départ

Prise de risque et défi des formes : le KFDA confronte les disciplines et les langages, met le monde et la ville en perspective.

Le Kunstenfestivaldesarts sur la ligne de départ
©Ian Douglas

Prise de risque et défi des formes : le KFDA confronte les disciplines et les langages, met le monde et la ville en perspective.

Repenser la géographie de la ville : voilà l’une des lignes motrices du nouveau trio à la tête du festival international fondé en 1994 par Frie Leysen.

Sophie Alexandre, Daniel Blanga Gubbay et Dries Douibi, nommés en collectif pour succéder à Christophe Slagmuylder (qui dirigea le Kunsten de 2007 à 2018), ont articulé leurs compétences complémentaires pour affûter une vision du festival qui, tout en s’appuyant sur son histoire et son esprit, en accentue les dynamiques. Conçu comme un projet fédérateur et bicommunautaire dès l’origine, le Kunstenfestivaldesarts demeure inscrit résolument à Bruxelles qui a, souligne le trio, "connu une énorme évolution". La complexité et la richesse du tissu démographique de la ville d’aujourd’hui s’intègrent pleinement dans la programmation de l’édition 2019.

Décentrer/recentrer

Au-delà du seul symbole, le centre du festival - où se condensent billetterie, bar-resto, lieu de rencontre -, s’il a toujours été itinérant, passe cette année le canal, frontière physique et mentale ô combien prégnante, pour s’installer à Recyclart, au cœur de Molenbeek. Dans un périmètre où l’on retrouve notamment la Raffinerie, antenne bruxelloise de Charleroi danse, et la plate-forme Cinemaximiliaan, ce décentrage-recentrage a pour vertu de mettre en valeur et renforcer les dynamiques existantes.

"Le centre du festival qui sort du pentagone, c’est un outil pour questionner la géographie de la ville", souligne Dries Douibi.

L’action, que ses camarades qualifient de "rhizomique", signe "une réflexion presque écologique sur la manière dont le festival dépasse les trois semaines. Ce n’est pas seulement un pop-up, mais du long terme".

Free School, l’école du partage

Cette ouverture va de pair avec une nouveauté cette année : la Free School, projet central de dix jours dévolu au partage des pratiques, des savoirs, des réflexions, et dont "la cour de la Raffinerie sera, en fait, comme la cour de récré". De quoi mettre en évidence, avec Daniel Blanga Gubbay, le fait que "la transmission d’une pratique artistique peut être, en soi, une porte d’entrée ; voire la transmission est une pratique artistique en soi" - une position qui fait écho aux questionnements récemment soulevés par Mauro Paccagnella et Éric Valette.

Le nouveau logo du Kunsten intègre autant de points que de partenaires sur la carte de Bruxelles.
Le nouveau logo du Kunsten intègre autant de points que de partenaires sur la carte de Bruxelles. ©DR


Professionnels, amateurs, associations, école, ateliers : la diversification du public n’est ici pas qu’un but mais un moyen, un chemin. Certains des projets de la Free School sont d’ailleurs appelés à dépasser les limites du festival pour se prolonger jusqu’en 2020.

Le cocktail de la programmation

La programmation artistique du Kunsten 2019 -, bouclée en un temps record par la nouvelle direction et nourrie de ce qu’en avait déjà bâti son prédécesseur - offre un cocktail de disciplines scéniques (théâtre, danse, performance) et d’art plastique, de cinéma. Le pluriel des arts de l’intitulé n’a rien perdu de sa pertinence dans ce festival contemporain, urbain, toujours à l’affût des formes nouvelles, du pouls du monde pris par ses observateurs singuliers que sont les artistes.

Une trentaine de propositions s’alignent, en grande majorité neuves, parmi lesquelles même les signatures incontournables se frottent à l’inédit, et où abondent les profils méconnus comme autant d’appels à la découverte. 

"Yo escribo. Vos dibujas" de l'Argentin Federico León, de retour au Kunsten.
"Yo escribo. Vos dibujas" de l'Argentin Federico León, de retour au Kunsten. ©Ignacio Iasparra


Le week-end d’ouverture, dès vendredi, déploie tout de go un éventail de formats. L’Américain Trajal Harrell, à l’affiche du Kunsten pour la première fois, donne sa performance Dancer of the year (basée sur ce titre qui lui fut attribué par Tanz Magazine et sur la réflexion qu’il a suscitée). La Néerlandaise Lotte van den Berg donne un rendez-vous singulier à quinze personnes dans un lieu révélé à eux seuls pour une Conversation without words. Marcelo Evelin, chorégraphe et chercheur brésilien, revient au Kunsten avec sa nouvelle création A invenção da maldade, nourrie par sa ville Teresina et sa violence, et abordant la façon dont nous négocions la distance avec l’autre. Retour aussi de l’Argentin Federico León qui, avec Yo escribo, vos dibujás, nous plonge dans l’effervescence d’une kermesse régie par des règles secrètes. Nauru, petite île et nation minuscule au milieu du Pacifique, victime de la colonisation, du capitalisme, des politiques migratoires…, est une parabole de nos sociétés contemporaines, dont Silke Huysmans et Hannes Dereere s’emparent pour créer le post-apocalyptique Pleasant Island.

De la monodie médiévale à Grace Jones

Avec Symphonia Harmoniæ Cælestium Revelationum (titre de l’œuvre musicale d’Hildegard von Bingen), François Chaignaud et Marie-Pierre Brébant nous entraînent à la racine de la tradition musicale européenne par le chant, la danse, l’art plastique, et réactivent la mémoire par les sens.

Détail d'enluminure extraite du Lucca Codex - l'illustration choisie par François Chaignaud et Marie-Pierre Brébant pour leur création autour d'Hildegarde von Bingen.
Détail d'enluminure extraite du Lucca Codex - l'illustration choisie par François Chaignaud et Marie-Pierre Brébant pour leur création autour d'Hildegarde von Bingen. ©Bibliothèque d'État de Lucques


De la monodie du XIIe siècle à l’hommage à Grace Jones : voilà les grands écarts réjouissants qu’ose le Kunsten, qui présente 100 % POP, second volet d’une trilogie de la performeuse Nora Chipaumire (en photo en tête de cet article) sur l’émancipation du corps noir.

Attendu et suivi par ses nombreux aficionados, le Kunstenfestivaldesarts séduit chaque année des publics neufs, en faisant confiance à l’intelligence et à la curiosité des spectateurs, prêts à s’éloigner des sentiers rebattus, des terrains trop connus.


  • Kunstenfestivaldesarts, du 10 mai au 1er juin. Divers lieux à Bruxelles.
  • Centre du festival : Recyclart, 13-15 rue de Manchester, 1080 Bruxelles. 
  • Infos, rés., programme complet : 02.210.87.37, www.kfda.be


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