L’irréparable blessure de Victor Frankenstein

Grâce aux Karyatides, le théâtre d’objet, de bric et de broc, entre à La Monnaie.

Face au buste de Beethoven, avalant un énième whisky, un homme s’exclame : "Maudit soit le jour de ma naissance !" Voilà qui, d’emblée, crée le désir de remonter le fil d’une existence dont on croyait tout savoir, mais dont on avait oublié le drame fondateur de l’enfance. Une des forces, assurément, du roman gothique de Mary Shelley, précurseur de la science-fiction, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818).

Car s’il n’avait connu prématurément la mort de sa mère, s’il n’avait ardemment souhaité lui rendre vie, jamais le jeune savant n’aurait créé le monstre que l’on sait. Telle sera la pierre angulaire de (Victor) Frankenstein, nouvelle création très émouvante des Karyatides, compagnie de théâtre jeune public douée pour revisiter les classiques à travers le théâtre d’objets dont elle est devenue experte - grâce, entre autres, aux enseignements d’ Agnès Limbos, maîtresse du genre .

La compagnie s’empare aussi du mythe, accolé à celui plus ancien de Prométhée, pour sa propre lecture profonde, imagée et chantée.

L’enfance, telle était sans doute la tangente la plus intéressante à prendre pour s’adresser aux enfants dès dix ans et créer, au studio de la Monnaie, à la demande du prestigieux Théâtre royal, une version parallèle de la création mondiale Frankenstein, l’opéra de Mark Grey, joué dans la grande salle.

Que le théâtre d’objet, fait de bric, de broc, de récup, entre en ces murs chargés d’histoire, de prestige et de faste, fait déjà figure d’événement. Un point de vue écologiste avant l’heure : rendre vie à certains objets - santons de bois, voitures miniatures ou, ici, bustes de musiciens, fioles, poupées habillées en mariées. On se souvient par ailleurs d’une certaine époque où Gerard Mortier ne jurait que par le cristal, à l’éclat sans pareil, pour des verres brisés chaque soir dans La Traviata . On assiste donc ici au mariage du théâtre le plus pauvre à l’art le plus riche.

Oser, en outre, proposer un mélange de théâtre et d’opéra aux enfants, le tout, en lenteur et clair-obscur, dans une atmosphère gothique, en ne s’appuyant que sur des techniques anciennes, qu’il s’agisse de la machinerie, en miniature, avec un système d’accroches ou de poulies pour faire monter et descendre les différents éléments de décor de la fable, ou du diaporama, à l’heure où la vidéo est quasiment omniprésente sur les scènes, relève également de la gageure. Mais que peuvent encore craindre les Karyatides après avoir réussi à adapter Madame Bovary, Carmen ou Les Misérables (joué plus de 500 fois !) ?

De toute beauté

De toute beauté, d’une grande précision, extrêmement touchant, entre chants de consolation, de supplique ou de prière, comme Non t’accostare all’urna , interprété par la soprano Virginie Léonard (en alternance avec Lisa Willems) et Kevin Navas (ou Thomas Eeckhout) au piano romantique, ce (Victor) Frankenstein , porté par les notes de Rachmaninov, Verdi ou… Céline Dion, traverse une blessure inguérissable, une quête inaccessible, une querelle scientifique entre les modernes et les conservateurs, avec une question toujours d’actualité autour des lois de la nature et de la limite de leur transgression, à l’heure du clonage ou de la création pro assistée.

Et l’on suit passionnément l’histoire de ce petit Victor, dans sa Suisse natale, entouré de montagnes et d’images d’Épinal, tellement complice avec sa sœur adoptive qu’il finira par l’épouser, ses jeux de gamin, son ennui à la messe, ses premières inquiétudes lorsque le sang commence à tacher le mouchoir de sa mère, la perte, inconsolable, et puis le début des recherches, chez lui, à Ingolstadt, et sur les bancs de l’université, jusqu’à la création de ce monstre qu’il oubliera de nommer.

Toute l’humanité de la mise en scène de Karine Birgé réside dans cette approche de la souffrance, lit de tant de violence. Poussant plus loin encore la parabole, dans la lignée du féminisme anarchique de Mary Shelley, la metteuse en scène opte pour un mélange des genres et des codes, Frankenstein étant joué par une femme, poignante Marie Delhaye, en alternance avec Karine Birgé, et sa sœur, Elisabeth, par un homme, subtil Cyril Briant. Entre autres coquetteries, pour créer une distance et jouer avec les lois de la nature.

Trois ans de travail

Heureuse d’avoir honoré la commande de la Monnaie, mais fébrile à l’issue de la générale, aboutissement de trois ans de travail par une équipe d’une vingtaine de personnes, Karine Birgé nous reçoit dans une loge pendant que coulent les premières bulles de joie.

"Nous avons toujours travaillé avec des musiques classiques, comme pour Carmen , mais ici, l’idée d’intégrer la musique à la création me plaisait beaucoup. On a collaboré avec les musiciens, les chants correspondent à l’action, ils y sont intégrés, il y a une cohérence musicale globale. Pour le texte, nous avons adapté l’histoire sans, contrairement à ce que nous avions fait pour Les Misérables, conserver des extraits. Toute la fabrication du monstre a été réactualisée ."

L’objectif des Karyatides n’était pas non plus de ressembler, comme le roman originel, à une critique de la science, mais de soulever des questions sans jamais être moraliste. Et, comme toujours, de donner vie aux objets inanimés. Avec, fort heureusement, plus de succès que ce pauvre Frankenstein.

 

 

Bruxelles, Ateliers de la Monnaie (salle Fiocco), du 7 au 11 mai à 20 h, les 9 et 10 mai à 14 h, le 12 mai à 15 h. Infos & rés. : 02.229.12.11, www.lamonnaie.be

Ensuite aux Rencontres de Huy, à Charleville-Mézières, au Théâtre de Liège, aux Tanneurs… Plus d’infos : www.karyatides.net