La diagonale des corps, les chemins de la voix au Kunstenfestivaldesarts

Lancement éclectique, radical, généreux, onirique pour le 24e Kunstenfestivaldesarts.

La diagonale des corps, les chemins de la voix au Kunstenfestivaldesarts

Lancement éclectique, radical, généreux, onirique pour le 24e Kunstenfestivaldesarts.

Le choix était large, dès vendredi soir, pour s’immerger dans l’édition 2019 du Kunstenfestivaldesarts, la première pilotée par le nouveau trio composé de Sophie Alexandre, Daniel Blanga Gubbay et Dries Douibi. Sans être la plus spectaculaire entrée en matière, Penelope Sleeps, de la chorégraphe Mette Edvardsen et du musicien Matteo Fargion, se révèle emblématique d’un festival résolument ouvert aux audaces formelles.

Trois corps - les créateurs, ainsi que la soprano Angela Hicks - sont allongés sur le plateau du Kaaitheater, où les spectateurs les rejoignent, délaissant le gradin, pour un rapport de proximité porteur de sens. Nourrie par L’Odyssée, mais loin de s’y limiter, la pièce, explique Mette Edvardsen, est un essai (dans l’acception littéraire du terme) d’opéra affranchi du grandiose. Texte, paroles, chant, musique, images mentales, tout ici part du sol pour s’enchevêtrer, s’élever, se donner à lire mais surtout à sentir. Ce travail de composition (textuelle, musicale, vocale, spatiale) s’apparente aux formes traditionnelles du conte, de la saga, de la mélopée, mais avec la radicalité d’une écriture qui englobe le corps, le mouvement, le temps et sa dilatation. Le tout fait de Penelope Sleeps une expérience éprouvante (on songe aux épreuves qu’Ulysse doit affronter, à l’attente qu’endure Pénélope, mais aussi aux chemins tortueux du quotidien et de la pensée) dans laquelle se laisser emporter (jusqu’au 14/5).

L’esthétique ludique de l’inconfort

C’est une véritable immersion que proposait le Kunsten aux festivaliers pour ce week-end d’ouverture. Immersion à l’instar de la profuse installation dans laquelle on pénètre et déambule, aux Halles, en prélude à la seconde partie, frontale et textuelle, de Yo escribo. Vos dibujás (J’écris. Tu dessines), du metteur en scène argentin Federico León (jusqu’au 13/5). Poésie de l’objet et du geste, énigmes et mystères, pour une autre forme d’essai, une remise en question de nos certitudes, incluant à la fois les trajets incongrus du rêve et la logique rationnelle. Une esthétique ludique de l’inconfort, emblématique, une fois encore, de ce mois de mai où se brouillent les repères pour repenser notre place dans la ville et le monde.

Le monde jusqu’à un point minuscule au milieu du Pacifique, Nauru, Pleasant Island sacrifiée aux intérêts coloniaux et capitalistes. Silke Huysmans et Hannes Dereere livrent là le fruit d’une enquête menée sur le terrain, avec pour seul outil le smartphone, qui configure jusqu’au résultat scénique (Beursschouwburg, jusqu’au 13/5).

Le monde fait de déchirures et de liens, de perpétuation et d’invention. Comme en témoigne avec intensité, élégance, fragilité, la performeuse Sachli Gholamalizad dans Let us believe in the beginning of the cold season (KVS Box, jusqu’au 17/5).

La sublime Hildegarde

La belle chapelle baroque des Brigittines est le cadre idéal pour être littéralement envoûté par Symphonia Harmoniæ Cælestium Revelationum, le concert-spectacle de François Chaignaud et Marie-Pierre Brébant (jusqu’au 19/5).

Chorégraphe, danseur et chanteur à la voix unique et androgyne, François Chaignaud avait déjà subjugué avec Romances inciertos créé l’an dernier à Avignon. Au Kunsten, il propose trois heures de chant sublime d’Hildegarde von Bingen. Dans l’église vide, les spectateurs sont confortablement assis par terre, disséminés partout. Ils peuvent bouger. Souvent, ils ferment les yeux pour être emportés par le long chant que cette religieuse composa il y a mille ans.

Il est accompagné par Marie-Pierre Brébant jouant de la bandura, instrument ukrainien mêlant le luth et la harpe. Ils sont quasi nus mais leurs peaux sont peintes d’écritures et de signes médiévaux. On est fascinés par le corps et la gestuelle de Chaignaud qui devient tension, révolte, douceur extrême, pour faire surgir parfois comme un murmure, le souffle d’une musique aussi divine qu’éternelle.

Kunstenfestivaldesarts, divers lieux à Bruxelles, jusqu’au 1er juin. Infos, programme complet, rés. : 02.210.87.37, www.kfda.be