"Dear Winnie" : le souffle régénérant du chœur des femmes

La nouvelle création de Junior Mthombeni, Fikry El Azzouzi et Cesar Janssens met en mots, en musique, en mouvement l'héritage de Winnie Mandela, et ses répercussions dans le parcours de neuf performeuses noires. Puissant.

Dear Winnie au KVS
©Reyer Boxem

La nouvelle création de Junior Mthombeni, Fikry El Azzouzi et Cesar Janssens met en mots, en musique, en mouvement l'héritage de Winnie Mandela, et ses répercussions dans le parcours de neuf performeuses noires. Puissant.

Combattant de l’ANC (Congrès national africain) en lutte contre l’apartheid, Maurice Mthombeni écrivit à Winnie Madikizela Mandela, alors figure de la résistance, une lettre qui sera interceptée par le régime et publiée dans le journal national sud-africain, en vue de créer des dissensions au sein de l’ANC. Ayant fui en Europe, Maurice Mthombeni y poursuit son combat.

De cette histoire si proche de lui, son fils Junior, metteur en scène (une des têtes pensantes notamment de L’Homme de la Mancha revisité), n’a pour autant pas fait une affaire personnelle, mais le terreau d’un spectacle foisonnant, vibrant d’une universalité sans concession.

Neuf femmes noires

Avec ses complices Fikry El Azzouzi à l’écriture et Cesar Janssens à la direction musicale (c’est au trio déjà que l’on devait Malcolm X, créé en 2016), Junior Mthombeni a réuni neuf performeuses – actrices, chanteuses, danseuses, elles ont entre 24 et 62 ans – issues des diasporas africaines. 

Inédite sous nos cieux, cette distribution fait merveille dans Dear Winnie. Merveille parce que chacune porte à sa façon la pensée de Winnie Mandela, son obstinée résistance malgré l’isolement, malgré l’exil, malgré les accusations infondées. Merveille parce que ces neuf femmes ne deviennent pas Winnie, ne s’effacent jamais devant l’icône mais en transmettent la force, portent leur propre voix – individuelle et chorale – en renversant avec fougue le canon blanc, masculin, eurocentré.

"Dear Winnie" : le souffle régénérant du chœur des femmes
©Reyer Boxem

Ainsi verra-t-on Cesar Janssens (auteur des incroyables installations sonores et musicales qui ponctuent le plateau) exposé, presque nu, aux railleries du public dans une évocation inversée et radicale de Saartjie Baartman, Sud-Africaine noire qu’un Occidental a traînée à travers l’Europe, au début du XIXe siècle, et exhibée comme une curiosité exotique.

Scènes cruciales

C’est là l’une des quatre "scènes cruciales" émaillant le spectacle, dans lequel, note Junior Mthombeni, "nous ne souhaitons pas donner une leçon d’histoire, mais partager ces récits et, par la même occasion, la force qu’ils insufflent". À travers l’univers des opprimés et résistants, "nous explorons ce que nous pouvons apprendre aujourd’hui de la pugnacité qui caractérisait Winnie Madikizela Mandela".

Fort de son chœur, tant chanté que théâtral – de la tragédie aux rives du music hall – et infiniment sororal, Dear Winnie l’est tout autant des personnalités qui l’habitent au présent. Jamais enjolivées, âpres même au contraire, leur diversité, leur grâce soufflent d’un vent puissant, bouleversant, régénérant.

  • Bruxelles, KVS Bol, du 24 janvier au 1er février. Infos & rés.: 02.210.11.12, www.kvs.be
  • Et au Théâtre de Liège début octobre 2020.



Texte Fikry El Azzouzi, mise en scène Junior Mthombeni, installations et direction musicale Cesar Janssens. Avec Gloria Boateng, Andie Dushime, Denise Jannah, Tutu Puoane, Ntjam Rosie, Alesandra Seutin, Jade Wheeler, Joy Wielkens, Mahina Ngandu, Cesar Janssens, Christophe Millet, Junior Mthombeni. Scénographie et lumières Stef Stessel, costumes Lieve Pynoo, création sonore Peter Zwart, Patrick Van Neck.