Plus que jamais, nous attendons toujours Godot

Sur les quais du port d’Anvers, reprise très réussie de ce texte célèbrissime et radical de Beckett.

Le duo Vladimir (Tom Van Dyck) et Estragon (Tom Dewispelaere) dans "En attendant Godot" de Beckett
Le duo Vladimir (Tom Van Dyck) et Estragon (Tom Dewispelaere) dans "En attendant Godot" de Beckett ©Le duo Vladimir (Tom Van Dyck) et Estragon (Tom Dewispelaere) dans "En attendant Godot" de Beckett (c) Kurt Van der Elst.

Vendredi soir, les quais de l’Escaut à Anvers près du musée MAS, étaient envahis par une foule avide de profiter du beau temps et de ce lieu branché, de bars et restaurants avec vue sur le fleuve.

Dans l’immense entrepôt vide de la Waagnatie, l’excellent collectif anversois Olympique dramatique y jouait (tout est sold out) En attendant Godot, le texte de Samuel Beckett (1906-1989), un des plus célèbres du XXe siècle. Un sondage du journal Le Monde l'avait classé 12e des 100 meilleurs livres du XXe siècle. Ecrit en 1952, il y a 70 ans, ce classique garde toute sa radicalité sur le fond comme sur la forme (un anti-théâtre).

Dans l’immense halle vide barrée par un grand arbre, les deux compères, Vladimir et Estragon, ne cessent d’attendre Godot qui ne viendra jamais, sans bien savoir qui il est et ce qu’il faut attendre de lui. Beckett avait expliqué qu’il ne savait pas qui était Godot. Mais celui-ci symbolise l’espoir et les lendemains qui chantent, qui, eux aussi, n’arrivent jamais.

Il faut se rappeler que la révolution de Beckett a surgi au lendemain de la guerre, dans cette humanité qui avait vu l'apocalypse et le néant. Beckett va alors réduire le texte et le théâtre, donc l'homme lui-même, à sa trace, à son rebut. Sa question est celle de Vladimir et Estragon : « Mais qu'est-ce que je fous là ? On fait quoi maintenant ? En attendant si on se pendait ? »

En attendant Godot c’est la tragédie du vide de l’existence, de la vanité de tout savoir, y compris celui de l’art et du langage, mais mêlée à la comédie burlesque. Rires et peurs, petites joies et petites peines sont liés. En notre époque de crise du coronavirus et d’angoisse climatique, la pièce reste très forte et interpellante.

Le duo Vladimir (Tom Van Dyck) et Estragon (Tom Dewispelaere) dans "En attendant Godot" de Beckett
Le duo Vladimir (Tom Van Dyck) et Estragon (Tom Dewispelaere) dans "En attendant Godot" de Beckett ©Kurt Van der Elst


Le jeu des acteurs

Personne au début, ne voulait de ce texte jusqu'à ce que Roger Blin s'en empare et en fasse un événement en 1953. Depuis, elle fait partie des trésors du répertoire et a changé le théâtre lui-même, mais elle reste rarement jouée. Les plus anciens se souviennent de Rufus et Georges Wilson jouant Vladimir et Estragon à Avignon en 1978.

Dans la pièce surgissent aussi Pozzo, le maître, dandy décadent et son esclave Lucky qu’il tient en laisse.

Olympique dramatique lié au Toneelhuis, est né à la fin des années 90 sur le mode de TG Stan (avec qui il collabore par exemple dans Poquelin II). Intéressé à réinterpéter les grands textes, le collectif place le jeu de l’acteur au premier plan.

Tom Dewispelaere cofondateur d’Olympique Dramatique en Estragon et Tom Van Dyck en Vladimir sont formidables de même que Koen De Sutter et Nico Sturm en Pozzo et Lucky. Compte tenu de l’immensité de la halle, ils jouent avec des micros et les spectateurs les entendent via un casque. Choix judicieux car chacun a l’impression d’être tout près d’eux, jusqu’à entendre leur respiration. Ces acteurs parviennent à rendre le texte vivant et actuel, avec une grande tendresse humaine.

La mise en scène comprend une brève mais géniale idée: entre les deux actes de la pièce, la grande porte de la halle se lève et dévoile le soleil couchant sur l’Escaut tandis que deux contrebasses jouent et que Vladimir et Estragon chantent le si beau Rains on me de Tom Waits.

Le duo Vladimir (Tom Van Dyck) et Estragon (Tom Dewispelaere) dans "En attendant Godot" de Beckett
Le duo Vladimir (Tom Van Dyck) et Estragon (Tom Dewispelaere) dans "En attendant Godot" de Beckett ©Kurt Van der Elst