Le palimpseste brutal et magistral de Brett Bailey

Sensation forte du 75e Festival d’Avignon, "Samson" infuse le mythe dans les remous du présent. Le Sud-Africain Brett Bailey y condense tous les arts qu’il pratique. Un oratorio vibrant.

Le palimpseste brutal et magistral de Brett Bailey
© Christophe Raynaud de Lage
Marie Baudet, envoyée spéciale à Avignon

Bruxelles se souvient, ô combien, de l’installation Exhibit B, à l’église du Gesù, en ouverture du Kunstenfestivaldesarts 2012. Un an plus tard, le Festival d’Avignon présentait à son tour, à l’église des Célestins, ce "zoo humain, dérangeant, salutaire" qui, au fil de sa tournée, allait valoir à son concepteur Brett Bailey de successives et nombreuses levées de boucliers. En France et en Angleterre notamment, où une pétition signée par quelque 23 000 personnes entraîna l’annulation de la performance à la Barbican de Londres à l’automne 2014. "Ils m’ont contesté le droit, en tant que Sud-Africain blanc, de parler de racisme comme je le fais", avait réagi Brett Bailey dans le Guardian.

Un poison endémique dont le metteur en scène n’a pas fini de dénoncer les mécanismes, tout comme il s’empare sans relâche des problématiques actuelles en fouillant leurs racines.

Croisement des disciplines

Au Kunsten toujours, en 2014, il présentait un Macbeth transplanté dans l’est du Congo, où il mêlait à la partition de Shakespeare et à la musique de Verdi (dans des arrangements de Fabrizio Cassol) le jeu théâtral, l’humour, la vidéo, l’image animée.

Le croisement des disciplines est l’une des marques de fabrique de cet artiste né en 1967, dans une famille blanche d’Afrique du Sud, ayant suivi des performance studies à Amsterdam et fondateur de Third World Bunfight, compagnie avec laquelle il interroge, sous des formes artistiques variées, les dynamiques de domination à l’œuvre dans un monde post-colonial bien loin, pour autant, d’avoir tourné la page de la colonisation.

Déflagration concertante

Présenté cette année en première en France au Festival d’Avignon, Samson part de la figure biblique pour, là encore, creuser ce terrain. Enfant d’Israël, le héros se plie au présage : il devra vivre une vie sainte, ne jamais couper ses cheveux pour conserver sa force hors du commun, et a pour destin de libérer son peuple du joug des Philistins.

Familier des mythes depuis l’enfance - "ma grand-mère paternelle était médium, elle interprétait les rêves, me racontait les mythes anciens" -, en ayant revisité certains, de Médée à Orphée, Brett Bailey dit avoir parcouru la Bible à la recherche d’histoires à raconter. Et épingle au passage les Pointer Sisters qui dans les années 1980 chantaient "Romeo & Juliet, Samson & Delilah" . Ici, "c’est le mythe qui m’a choisi", avance-t-il. Un mythe certes, aux racines historiques, imbibé de cupidité, de rivalité, de brutalité, et qu’il convoque dans les remous du présent pour mettre en évidence le cycle éternel de la violence.

"Si on ne prête pas attention aux victimes, si on n’écoute pas les personnes opprimées, marginalisées, cela va mal finir. C’était mon angle d’ap pro che", indique le metteur en scène et plasticien.

Joué en anglais, en xhosa et en zoulou (avec surtitres français), mais aussi chanté, scandé, psalmodié, dansé, Samson est une sorte d’oratorio rituel, une déflagration concertante, une cérémonie qui vous happe, vous attrape, vous essore.

Énergie spirituelle

Shane Cooper signe la musique. Elvis Sibeko, titulaire du rôle-titre et chorégraphe du spectacle, est aussi Sangoma - sorte de chaman, un guérisseur en lien avec plusieurs générations d’ancêtres.

Sans rechercher la transe (pourtant survenue lors de la première à Avignon, au grand désarroi du metteur en scène et alors que les autres interprètes s’y adaptaient et la calmaient de leur mieux), Brett Bailey sait la valeur de cette énergie spirituelle "avec laquelle Elvis travaille et qui envoie au public des ondes de choc".

Une énergie que partagent les interprètes, mêlant la danse, la narration, le théâtre, le spoken word, le chant lyrique, dans l’écriture somptueuse et scandée qui irrigue cette performance.

Toutes ces couches d’histoire, de l’Antiquité biblique au présent le plus sombre, prennent également corps dans la scénographie de Brett Bailey et Tanya P. Johnson, sur fond de projection graphique animée : un mur d’images, comme un palimpseste d’obsessions, de beauté, de cruauté, où s’esquissent, au bout des branches de la vie, les fruits étranges de la terreur.


"Samson", avec Shane Cooper, Mikhaela Kruger, Mvakalisi Madotyeni, Zimbini Makwethu, Marlo Minnaar, Hlengiwe Mkhwanazi, Apollo Ntshoko, Elvis Sibeko, Jonno Sweetman, Abey Xakwe. Festival d’Avignon, jusqu’au 25 juillet - www.festival-avignon.com

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