"Le Départ", enfermements et échappées ordinaires

La Maison Éphémère et la compagnie Pop Up ont bravé les défis et gagné leur pari.

Jamila Drissi, Guy Theunissen, Axel De Booseré, côté parents. Mikail Karahan et Victor Launay côté fils.
Jamila Drissi, Guy Theunissen, Axel De Booseré, côté parents. Mikail Karahan et Victor Launay côté fils. ©D.R

C’est une histoire de croisements. Entre deux compagnies, Pop Up et la Maison Éphémère, qui avaient déjà collaboré mais portent ici leur premier projet en commun. Entre les écritures du réel, chères à la metteuse en scène Brigitte Baillieux, et l’incongruité dont est farci le réalisme de la pièce de Mireille Bailly. Entre l’univers étriqué où vivent père, mère et fils, magnifiquement scénographié par Maggy Jacot, et le vaste parc dans lequel est posée cette caravane à malices (portes, trappes, tiroirs), dos à l’étang et face aux gradins. Entre le texte et le corps. Entre le théâtre et la danse, l’acrobatie, le cirque.

Désir d’envol et ailes entravées

C’est une histoire d’enfermement et d’échappées ordinaires. De désir d’envol et d’ailes entravées. C’est une histoire de famille nucléaire, implosant à force d’habitudes sclérosées, et d’amour hors-cadre.

C’est l’histoire d’un départ mille fois tenté. Écrit en 2017 (et lauréat alors de l’InédiThéâtre, le prix lycéen des pièces inédites), Le Départ ne peut que résonner dans un présent marqué par les confinements. Maggy Jacot lui a imaginé un décor compact, aussi astucieux qu’inquiétant, contenu dans une caravane au centre de laquelle trône le grand écran plat d’un téléviseur. L’indispensable "fenêtre sur le monde" du père (Guy Theunissen, truculent) qui ne s’en détourne pas même pour ingurgiter sa bouchée à la reine ou apparier les chaussettes.

"Je ne vois pas comment on peut se faire chier devant de telles atrocités", lance-t-il lors de l’une de ses tirades beaufo-caustiques, désopilantes et navrantes.

"Le Départ", enfermements et échappées ordinaires
©Isabelle De Beir


La mère (Jamila Drissi, à la juste intersection entre la caricature burlesque et la tragédie), faisant tourner la maisonnée, se réjouit de l’amour – cause qui semble perdue pour elle-même – trouvé par le fils (Mikail Karahan, brillant acrobate) entêté dans son vœu de fuite mais obstinément retenu dans le périmètre socio-économique où il se trouve. "Je m'en fous moi, il, elle, il ou elle... on ne part pas pour si peut", dira-t-elle.

L’amour donc, pour un "Il" (le danseur Victor Launay) qu’on finira par découvrir, débarquant en ces lieux flanqué de Monsieur (Axel de Booseré, dosant à merveille le flegme et l’arrogance) et Madame (Brigitte Dedry dans une composition stupéfiante), quintessence de l’aisance faisant irruption au cœur de la précarité.

Car Le Départ contient aussi, sous la farce assurément savoureuse, de non moins roboratives particules d’observation d’une société à deux vitesses, générations contrastées et multiples impasses.


Le cadre et les marges

Joliment emballés de mouvement (les didascalies font allusion à Pina Bausch et Kantor), les codes de la comédie sont appliqués avec élégance et astuce par Brigitte Baillieux dans une mise en scène qui ne craint ni le cadre – maîtrisé – ni ses marges.

Éprouvée par de dures conditions de création, l’équipe n’en paraît que plus enthousiaste et soudée, dût-elle faire face, le soir de la première, à une pluie têtue nimbant la seconde partie du spectacle d’un paradoxal surcroît de poésie.


Le Départ, de Mireille Bailly, est publié chez Lansman Éditeur, 50 pp., 11 €.

Sur le même sujet