"Iphigénie à Splott" : alcool, drogue, sexe et sacrifice d’une paumée rebelle

Georges Lini met en scène le texte du Gallois Gary Owen, interprété par une impétueuse Gwendoline Gauthier.

Gwendoline Gauthier incarne avec force et fureur le personnage d’Effie sur la scène du Poche.
©Debby Termonia

Ce pourrait être Charleroi, La Louvière, Quiévrain ou Herstal. Mais, ici, c’est Splott, quartier désindustrialisé, en déclin, de Cardiff, la capitale du Pays de Galles. Sur le plateau nu du Théâtre de Poche délimité par un filet de lumières, un canapé en cuir. Et trois musiciens – François Sauveur, Pierre Constant et Julien Lemonnier – qui plantent le décor en grattant et pianotant leurs notes rock. On le sent : ce sera grave, intense, fougueux, percutant. Tragique aussi.

À mesure que monte le son, une silhouette féminine déambule, le pas de plus en plus pressé. Puis elle s'approche du public et l'interpelle, hargneuse : "Vous, là, calés dans vos sièges tranquilles, vous attendez quoi ?" Survêtement de sport, baskets, bonnet et larges boucles d'oreilles créoles, elle a la dégaine d'"une pauvre poufiasse, d'une sale paumée", comme elle sait bien qu'on la considère quand on la croise en rue. D'ailleurs, "je suis bourrée dès le matin […] Le seul moyen de tenir la semaine, c'est une série de gueules de bois", lâche-t-elle. Chômage, précarité, désœuvrement pyscho-social, coupes budgétaires…, Effie est en fureur. Alors, pour passer le temps, oublier la misère, elle s'enivre dans les bars, fume des joints et baise avec son "blaireau" de Kevin. Mais un soir, tout va basculer. Le prix sera lourd. Le sacrifice d'autant plus. Effie, Iphigénie des temps modernes.

Une mise en scène sobre

Réputé pour être l'un des maîtres à revisiter des œuvres classiques (Un tailleur pour dames de Feydeau, Caligula de Camus…), Georges Lini s'empare, après La vraie vie d'Adeline Dieudonné, d'un nouveau texte contemporain : Iphigénie à Splott du Gallois Gary Owen (traduit en français par Blandine Pélissier et Kelly Rivière), prix de la meilleure pièce en 2015 aux Theatre Awards.

Si les mises en scène de Lini sont souvent très audacieuses, très réfléchies et élaborées, son travail, ici, tranche radicalement par une extrême sobriété entièrement mise au service du texte. Et quel texte ! C'est qu'il en faut une carrure et un mental d'acier pour interpréter autant de rage, de fougue et d'abnégation. Un rôle tempétueux et dramatique qu'il a confié à l'excellente Gwendoline Gauthier. Totalement habitée par son personnage, elle emmène le public, au gré d'une incroyable complicité avec les musiciens du plateau, au cœur d'un combat, contre elle-même, contre la société qui délaisse sans vergogne des habitants brisés, en les laissant encaisser encore et encore. "Mais que se passera-t-il le jour où on ne pourra plus encaisser ?", interroge-t-elle.

--> Bruxelles, Poche, jusqu’au 2 octobre. Infos et rés. au 02.649.17.27 ou sur www.poche.be