"Loco" ou la lecture du "Journal d’un fou" nourrie d’humanité

Natacha Belova adapte Gogol avec intelligence et dextérité. Très bel accueil.

"Loco" ou la lecture du "Journal d’un fou" nourrie d’humanité

La marionnette ne pourra décidément plus compter sans elle. Après un accueil triomphal pour sa nouvelle création à Charleville-Mézières, Natacha Belova présente Loco au Théâtre national pour cinq représentations dont la première s'est également terminée sous les vivats. Dans la foulée de cette adaptation du Journal d'un fou de Nicolaï Gogol, les spectateurs pourront (re)découvrir Tchaïka , son adaptation de La Mouette de Tchekhov, un diamant brut sacré meilleur seul en scène aux Prix Maeterlinck de la critique 2019. Comme un crescendo, même si chacun aura, selon les affinités, son spectacle préféré.

Différent et semblable - comment ne pas reconnaître la palette de Tita Iacobelli, comédienne chilienne, à la fois virile et extrêmement féminine, et le visage presque androgyne de la marionnette dans un costume qui raconte déjà Popritchine, avec ce col démodé ? Émouvant, assis sur son lit, perdu dans sa chemise ample, avec cette voix sur le fil de la fragilité, P. déborde d’une humanité dont l’artiste belgo-russe sait tellement bien doter ses marionnettes. Manipulé par deux comédiennes, Tita Iacobelli (également à la mise en scène) et Marta Pereira, qui jouent des codes et des illusions, l’homme nous emmène, et nous perd parfois, dans le flux de ses pensées, pour une fantasmagorie à la lisière de la folie.

Magie du théâtre

Copiste du bourgmestre, il observe la fille de celui-ci, Sophie, lorsqu’elle arrive à la commune, et entend son chien dialoguer avec un autre. Puis s’énerve sur ces gens incapables d’écrire des lettres correctement, confie sa passion pour le théâtre, auquel il se rend dès qu’il a un sou en poche et, surtout, son amour pour Sophie, qui l’obsède bien plus encore. Elle n’épousera qu’un homme de plus haut rang, à moins que lui, Popritchine, ne devienne un autre, par la magie du théâtre, d’un lit qui se transforme en vieux journaux chiffonnés, dépliés, puis jetés au loin, sur lesquels on peut lire que l’Espagne se cherche un héritier… Pourquoi pas ? D’y penser, le voici grandir de vingt centimètres, dépasser d’une tête ses deux marionnettistes et devenir Ferdinand VIII avant que la réalité ne rattrape la fiction, puisqu’on ne badine pas ici-bas avec la folie…

Pour cette mise en scène, dont la profondeur rivalise avec la dextérité, Natacha Belova s’est également nourrie de l’histoire de Gogol, qui a vécu une existence solitaire en exil volontaire loin de la Russie, et de celle de son père, comédien russe. Et sert à nouveau à merveille un art à part entière, si propice à la distorsion de la réalité.

--> Bruxelles, Théâtre national, jusqu’au 9 octobre, suivi de "Tchaïka" du 12 au 16/10. Infos : theatrenational.be

Louvain-la-Neuve, "Loco" au Théâtre Jean Vilar, du 21 au 30 octobre. Infos: www.atjv.be