Actoral, artistes singuliers, regards multiples

Rendez-vous foisonnant de la rentrée, le festival marseillais Actoral ose le grave et convie la joie. Immersion.

L'enthousiasmante "Soirée d'études" de Cassiel Gaube.
L'enthousiasmante "Soirée d'études" de Cassiel Gaube. ©Marc Domage

Festival international des arts et des écritures contemporaines, Actoral plante aux quatre coins de la cité phocéenne ses balises scéniques, cinématographiques, plastiques… Et affirme sa connivence avec la création belge, bien présente dans la programmation d’Hubert Colas.

Ainsi de la house dance qu'étudie avec acuité Cassiel Gaube (danseur et chorégraphe complice d'Anne Teresa De Keersmaeker). Son trio avec Federica "Mia" Miani et Diego "Odd Sweet" Dolciami livre Soirée d'études, captivante "suite de petits objets chorégraphiques" nourris d'influences qui vont du hip-hop à la salsa, de la capoeira aux claquettes. La musique cantonnée dans leurs oreillettes se traduit visuellement, dans de fascinantes variations sur la cadence, la course, la marche, où pétillent des clins d'œil au cartoon, à la comédie musicale. Et quand elle fuse enfin des enceintes, un "Aaah" émane du public où, au terme du spectacle, on entendra celui-ci très exactement résumé : "Voilà qui met en joie."

"Never Twenty One", pièce sombre et forte, incantatoire et politique, signée Smaïl Kanouté.
"Never Twenty One", pièce sombre et forte, incantatoire et politique, signée Smaïl Kanouté. ©Henri Coutant

Actoral est aussi le lieu où se frotter à des propositions plus graves, moins rodées peut-être mais déjà puissantes. Tel Never Twenty One, de Smaïl Kanouté. En trio, le plasticien chorégraphe y fait voir les corps et entendre la voix des jeunes âmes broyées, de Johannesburg à Rio, par un monde d'injustices, de racisme, d'extrême brutalité.

Passant en quelques heures du plein azur à l’alerte tempête, Marseille est aussi diverse et remuante que les arts qu’elle accueille : du théâtre au DJ set, de la lecture performée à l’installation, en passant par la musique, la danse, les expos.

Ariane Loze, vidéaste et actrice belge, donnait ainsi une version scénique de Bonheur Entrepreneur, film où elle seule incarne diverses figures du monde de l'entreprise en conversation autour d'une table. Transformation à vue, tant du décor que de la performeuse en quelques accessoires, et lexique néolibéral se mêlent aux codes du tournage auquel on assiste, pour évoquer l'artifice des mises en lien professionnelles, l'étouffoir de la personne derrière son rôle, la vanité et l'entre-soi.

"Bonheur Entrepreneur" d'Ariane Loze, tournage en public.
"Bonheur Entrepreneur" d'Ariane Loze, tournage en public. ©Mathilde Delahaye

Major Tom

Ariane Loze faisait également partie des artistes que le Centre Wallonie-Bruxelles Paris, partenaire d’Actoral, avait invités à présenter lors d’une matinée professionnelle leurs travaux en cours. Une opération baptisée Major Tom, et consacrée ici aux territoires théâtraux.

Avec son univers bricolé et nourri de "bavardage et gesticulation", Silvio Palomo y présentait, avec une maquette et un brin de magie, Abri ou les casanier·e·s de l'apocalypse, qui verra le jour en avril à la Balsamine.

Né à Marseille, basé à Bruxelles, Nicolas Mouzet Tagawa sonde la relation à l'autre, la valeur de l'expérience face au savoir, les représentations du monde. En naîtra Le Site, à la fin de l'hiver, à l'Océan Nord.

François Ebouele dévoilait, quant à lui, les options de sa future mise en scène d'Une heure avant la mort de mon frère, de Daniel Keene. Où interroger, dit-il, "la bulle familiale, l'endroit du réconfort, l'irréparable". À découvrir au printemps aux Martyrs.

C'est à la rentrée 2022 qu'éclora, au 210, La Fracture de Yasmine Yahiatene : un "seule-en-scène avec écrans", une enquête sur "l'identité, les racines perdues, [son] père kabyle, le rapport entre colonisation et alcoolisme chez les personnes issues de l'immigration, le silence de toute une génération". Souvenirs et archives, intimité et histoire. Promesse d'une voix à suivre.

"Autokèn", performance de et par Anne Corté.
"Autokèn", performance de et par Anne Corté. ©Anne Corté

Voix singulière, personnelle, radicale, comme l'est celle de la Française Anne Corté, qui, outre l'esquisse d'un projet mêlant amour et drogues de synthèse, jouait à Actoral le solo Autokèn, dissection scrupuleuse d'une bavure policière. À noter que l'artiste présente également ce 8 octobre sa performance à l'Usine C, Montréal, où se tient une délocalisation biennale du festival Actoral.