Une trilogie de sensations fortes a ouvert la Biennale de Charleroi danse

Avec les créations signées Ayelen Parolin, Julien Carlier et Lara Barsacq, personnalités en mouvement.

Musical et ludique, bien que sans musique, "Simple" d'Ayelen Parolin a inauguré la Biennale 2021.
Musical et ludique, bien que sans musique, "Simple" d'Ayelen Parolin a inauguré la Biennale 2021. ©François Declercq

Des rires en cascade, une attention joyeuse, un tonnerre d'applaudissements. Les réactions du public à la première de Simple, nouvelle création d'Ayelen Parolin, ont fait vibrer les Écuries, à la mesure de l'implication des danseurs Baptiste Cazaux, Piet Defrancq et Daan Jaartsveld.

Comptant déjà parmi les interprètes de WEG, récente pièce remarquable de la chorégraphe, les trois danseurs en réveillent l'écho, dans cette forme plus simple (forcément) mais non moins ludique, qui ose se moquer du monument "danse contemporaine". Pas une once de mépris ici, tout au plus une rasade pimentée d'ironie, et le sacré savoir-faire d'une créatrice dans la plénitude de son art qu'elle ne cesse jamais de bousculer, de toutes les forces de son intuition, dessinant au fil des pièces une œuvre inclassable et cependant puissamment cohérente.

Ludique – une de ses marques de fabrique – mais sans la musique, qui en est une autre, Simple n'en active pas moins une musicalité essentielle. Quintessentielle même, tant le vocabulaire chorégraphique de la pièce se révèle volontairement concis. Économie du geste, donc, mais non de l'expression : c'est aux corps que revient le soin de produire sons et rythmes, et au trio – dans sa complicité et sa diversité – celui de convoquer l'enfance en chaque regard.

En quête de la "naïveté absolue"

L'espièglerie se mêle à l'impulsion, à la pulsion vitale, dans ce qu'Ayelen Parolin pose comme une quête de la "naïveté absolue". La figure de l'idiot la traverse, dans la plénitude et la légèreté de son rapport au monde. Nulle simplification au menu, mais un jeu, un tâtonnement où s'écrit l'imprévisible, l'audace d'une authenticité à l'écoute des individus au travail, de leurs contrastes et de leurs connivences.

Charleroi danse Ayelen Parolin
©François Declercq

Dans une scénographie et des costumes de Marie Szersnovicz, sous les lumières de Laurence Halloy, les danseurs composent une entité plurielle où s’entremêlent prouesses (élevées au rang de running gag), petits défis et ajustements perpétuels. Où la spontanéité de chacun est suivie, épousée, contredite, questionnée par les deux autres, dans un exercice passionnant et hilarant de construction/déconstruction.

Kapla, batterie et jeux dangereux

Dans la seconde partie de cette première soirée de la Biennale, jeudi à Charleroi, le vecteur du jeu de construction se décline à nouveau, quoique tout autrement. Tombant des cintres, amoncelées, soigneusement alignées, érigées en tours et autres édifices, les planchettes de bois de Kapla composent l'univers visuel de Collapse, de Julien Carlier. La danse de Daniel Barkan, Joël Brown, Lory Laurac, Dunya Narli, Benoît Nieto Duran et Jules Rozenwajn sinue dans la scénographie magistrale et ludique de Boris Dambly, sous les déflagrations de la batterie de Tom Malmendier.

Charleroi danse Julien Carlier
©Julien Carlier

À l’amplitude du sujet – l’effondrement qui vient –, le chorégraphe et son frère, partenaire artistique et compositeur Simon Carlier donnent un cadre ambitieux, où s’inscrivent le risque, la peur, la vulnérabilité, la lutte, le travail impossible et indispensable, toujours recommencé.

S'il demande à s'affiner, Collapse conjugue déjà avec acuité l'énergie et la réflexion.

Cérémonie mi-didactique mi-poétique

Tandis que Boris Charmatz déployait sa Ronde à la gare du Nord, à Bruxelles vendredi et à l'ancien Tri postal de Charleroi samedi, c'est à la Raffinerie, pôle bruxellois de Charleroi danse, que Lara Barsacq révélait, deux ans après IDA don't cry me love, sa nouvelle création, Fruit Tree.

À nouveau inspirée par les Ballets russes du début du XXe siècle, la chorégraphe et danseuse (ici hors plateau) s'inspire cette fois de la figure de Bronislava Nijinska et du ballet Les Noces d'Igor Stravinsky pour installer un de ces univers mi-didactiques mi-poétiques dont elle a le secret.

Danse, musique et récit composent cette cérémonie dont la scénographie et les costumes, signés Sofie Durnez, épousent l’esthétique d’il y a un siècle, ses accents Art déco, en l’inscrivant dans le présent. Au fil des digressions qu’empruntent Lara Barsacq et ses interprètes, le matériau de départ et sa symbolique (les très longs cheveux tressés de la mariée) ouvrent sur les thématiques de la féminité, des rites de passage, des corps contraints ou libérés, pour se prolonger – d’une façon qui nous paraîtra un peu artificiellement amenée – en un parallèle avec les systèmes racinaires.

Charleroi danse Lara Barsacq
©Stanislav Dobak

Les Noces, dont la première eut lieu en 1923 à la Gaîté Lyrique, à Paris, "est un ballet austère, féministe, où on ressent tout le désarroi de la mariée on aurait voulu que la jeune femme se lève et se casse", explique Marta Capaccioli.

Avec elle, Carlos Garbin, Marion Sage et Sue-Yeon Youn construisent le rituel au fil de son exploration. De reproduction du ballet originel en extrapolation de ses codes et thématiques, Fruit Tree célèbre le vivant, ose les clichés et les déjoue tout à la fois. Le tout dans une joie sincère, une sensualité teintée de mélancolie et ponctuée d'humour, articulé avec un sens aigu de la composition.

Objectifs Danse, opération diffusion

À noter que ce lancement de la Biennale 2021 coïncidait avec la 10e édition d’Objectifs Danse, plateforme professionnelle par laquelle l’agence Wallonie-Bruxelles Théâtre Danse (WBTD) – en collaboration avec WBI, la FWB et une série de structures partenaires – promeut la diffusion nationale et internationale des œuvres chorégraphiques produites en Fédération Wallonie-Bruxelles. Ces créations, mais aussi d’autres pièces sélectionnées, ainsi que des projets en cours d’élaboration, ont été vues par quelque 90 responsables de programmation d’ici et d’ailleurs, puisque pas moins de 21 pays étaient représentés.

De quoi faire rayonner la danse, qui, comme les autres arts vivants, a largement souffert des confinements ces deux dernières saisons.

  • Biennale de Charleroi danse, jusqu'au 30 octobre, à Charleroi (les Écuries) et Bruxelles (la Raffinerie). Infos, programme complet, rés. : 071.20.56.40 –www.charleroi-danse.be
  • "Simple" : aux Brigittines, Bruxelles, du 10 au 12 mars.
  • "Fruit Tree" : dans Pays de danses, à Liège, les 11 et 12 février, et au festival In Movement, aux Brigittines, du 17 au 19 mars.
  • "Collapse" : aux Tanneurs, Bruxelles, du 1er au 4 juin.

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