"Jaz", chronique d’un viol "ordinaire"

Dans "Jaz", Koffi Kwahulé utilise la musique mêlée aux mots pour parler d’une vie brisée.

"Jaz", chronique d’un viol "ordinaire"
©D.R.

L'auteur ivoirien Koffi Kwahulé a écrit Jaz (comme Jazz mais avec un « z » en moins) en 1996 déjà mais l'actualité tragique au Congo comme dans le monde lui donne une brûlante actualité. Sa pièce est comme un poème musical où les mots et la musique empruntent leurs rythmes au jazz pour raconter une existence brisée par un viol « ordinaire ».

Jaz est le nom d'une jeune femme « belle à réveiller un mort », un « lotus » dans une Cité délabrée et pourrie.

Dans l'immeuble où elle vit, tous les WC sont bouchés et les habitants doivent se rendre dans une sanisette. Un voisin « à la face de Christ », s'est masturbé devant elle dans la cage d'escalier, la happe comme le serpent et la viole dans « la sanisette de la place Bleu de Chine » la laissant éberluée, brisée et captive. Au point de continuer à suivre son agresseur régulièrement dans les toilettes du viol. Jaz est dans une prison autant physique que mentale.

Sur scène, elle parle de ce monde où les valeurs sacrées ont laissé place à la possession, où les hommes se font enterrer avec leur banque ou leur maison, où ils sont prêts à tout pour se sentir vivants jusqu’à posséder le corps de l’autre.

Mais Jaz cache un revolver dans sa culotte pour planter bientôt une balle dans les yeux gourmands de son agresseur.

La pièce raconte ce viol à la troisième personne mais on comprend que c’est la fille elle-même qui parle et tente de combattre l’enfermement par la parole pour retrouver son nom.

Altérité

Régulièrement joué depuis 25 ans, Jaz bénéficie d'une nouvelle mise en scène par Laetitia Ajanohun au Théâtre Océan Nord à Bruxelles dans le cadre du Festival Mouvement d'altérité imaginé par Isabelle Pousseur (dont il ne faut pas manquer son bouleversant Eloge de l'altérité qui se donne encore du 22 au 24 octobre).

Koffi Kwahulé est un « vieux » complice d'Isabelle Pousseur. « Je pense que le théâtre est l'art de se confronter à l'altérité et aux risques qu'elle implique nécessairement », dit-il.

Cette fois, trois personnes sont sur scène. Le jazzman multi instrumentiste et chanteur Aurélien Arnoux qui accompagne tous les mots, l’acteur congolais initiateur du projet Djo Ngeleka et Solange Muneme très émouvante dans le rôle de Jaz et de celle qui parle de Jaz car l’histoire est racontée à la troisième personne, Jaz étant à la fois dans l’absence et dans la présence.

Jaz n’est pas une pièce agressive qui jetterait à la figure du spectateur toute la brutalité crue à laquelle on pourrait s’attendre. Il faut quelques minutes pour entrer dans la poésie et la musicalité de la langue de Koffi Kwahulé qui sont le contre-point de la violence des faits rapportés sans fards et qui en amplifient l’effet sur le spectateur.

Jaz, Théâtre Océan Nord, Bruxelles, encore les 21, 22 et 24 octobre