“Rêve d’automne” ou la cohabitation des fantômes et des vivants

Après “La Vraie vie”, Georges Lini retrouve sa complice de longue date, Isabelle Defossé, dans une pièce du Norvégien Jon Fosse.

“Rêve d’automne” avec, entre autres, Isabelle Defossé et Georges Lini.
“Rêve d’automne” avec, entre autres, Isabelle Defossé et Georges Lini. ©Sébastien Fernandez

Tout commence par "un coup de foudre commun" pour un auteur, le Norvégien Jon Fosse, et le texte, "fabuleux", de l'une de ses pièces, Rêve d'automne. "Il s'agissait de trouver un texte pour honorer le départ de Cécile Van Snick de la direction du Jean Vilar, raconte Georges Lini, directeur artistique de la compagnie Belle de Nuit, comédien et metteur en scène. À la base, on m'avait proposé un texte, mais je l'ai refusé et j'ai proposé Rêve d'automne", qui a immédiatement séduit Cécile Van Snick et son successeur, Emmanuel Dekoninck. "De mon côté – c'était il y a un an et demi environ –, et sans qu'on le sache, j'étais en train de relire tout Jon Fosse, enchaîne la comédienne Isabelle Defossé. Cette écriture m'a toujours touchée, mais je ne l'avais encore jamais travaillée auparavant. Alors, quand Georges (Lini) m'a appelée, j'ai tout de suite dit oui".

Couple dans Lisbeths de Fabrice Melquiot et, plus récemment, dans La vraie vie d'Adeline Dieudonné, Georges Lini et Isabelle Defossé sont, ici, un homme et une femme qui se sont aimés et se retrouvent. Lui est venu assister aux obsèques de sa grand-mère ; elle, s'est laissé guider jusque là sans trop savoir pourquoi, comme aimantée par ce lieu. Ils se désirent encore et se rapprochent. Mais qu'ont-ils vraiment vécu ? Et leur relation a-t-elle encore un avenir ? "Contrairement à Lisbeths, qui était une rencontre amoureuse, Rêve d'automne résonne de manière plus tragique puisque, sans doute, c'est la dernière fois qu'ils se voient et, sans doute, c'est la dernière fois qu'ils ont la chance de se dire les choses. Il y a donc une grâce particulière, estime Isabelle Defossé. Chaque pièce est différente, mais on garde en poche l'intimité qu'on a créée. Je travaille avec Georges depuis 15-20 ans. Lorsque l'on vieillit artistiquement ensemble, on connaît l'instrument de l'autre, sa manière de bouger… Sur le plateau, il y a un équilibre qui se forme, comme au sein d'une famille". Georges Lini abonde : "On est assez complices sur le plateau et en dehors. Je trouve qu'Isabelle est tellement merveilleuse en tant qu'actrice qu'elle me redonne envie de jouer. Les dernières fois où je suis monté sur un plateau, c'était pour le partager notamment avec elle. Il y a une confiance mutuelle".

Une écriture qui peut “faire peur”

Un conte d'hiver (Shakespeare), Un tailleur pour dames (Feydeau), Caligula (Camus), Macbeth (Shakespeare), Villa Dolorosa (Rebekka Kricheldorf d'après Tchekhov), Iphigénie à Splott (Gary Owen)… : qu'ils soient classiques ou contemporains, les textes que monte Georges Lini ont ceci en commun qu'ils cherchent toujours à faire écho au monde qui nous entoure. Et Rêve d'automne n'y fait pas exception. "Le point de départ a été que nous sommes tous confrontés, de près ou de loin, à des gens qui ont disparu, explique le metteur en scène. Il y a le Covid mais j'ai aussi 55 balais et, donc, fatalement, il y a des gens qui disparaissent autour de moi. Mais, en fait, je me rends compte que ces disparus sont très présents. Et l'écriture de Jon Fosse fait cohabiter les fantômes et les vivants, car on vit avec ses souvenirs, les personnes qui nous hantent, etc.". Pour Isabelle Defossé, Jon Fosse est "un auteur qui peut 'faire peur' parce qu'il aborde des thématiques universelles, mystérieuses, mais avec peu d'explications". Néanmoins, "dans le même temps – et c'est là que je le trouve géant –, il parle du temps qui passe, de comment rester vivant, de notre manière de gérer le temps qu'il reste". Elle ajoute : "On a été entourés de gens qu'on aimait et qui sont partis. On est donc plus sensibles à cette écriture, qui est au cœur de l'essence de nos besoins vitaux, c'est-à-dire être ensemble et se lier. Et en cette période particulière que nous vivons, nous sommes tous sensibilisés à la fin de vie, à comment l'accompagner, à que faire de notre parole, de notre amour, à prendre soin de ce que l'on est l'un pour l'autre".

“La partition la plus difficile à apprendre”

Monter Rêve d'automne n'aura toutefois pas été une mince affaire. Jon Fosse est en effet réputé pour son style unique qualifié de générique, d'épuré, voire de minimal, façonné autour de répétitions-variations, et dépourvu de ponctuation. "J'ai travaillé des classiques, comme Britannicus qui est en alexandrins, mais Rêve d'automne est vraiment la partition la plus difficile que j'ai eue à travailler et à apprendre, confie Georges Lini. En tant que metteur en scène, la langue de Jon Fosse m'a mis face à un nouveau travail. Généralement, pour moi, la parole est une flèche, donc on fonce. Mais, ici, ce n'est pas le cas parce que la parole est morcelée. Cela a nécessité une remise en question de tout un fondement de mon travail, mais, artistiquement, c'est très intéressant". De même, pour toute l'équipe de comédiens (Isabelle Defossé, Georges Lini, Claude Semal, Barbara Sylvain et Cécile Van Snick), "il a fallu fournir un gros travail en amont pour apprendre ce texte, où on dit cent fois la même chose, mais de manière différente". Puis, sur le plateau, le travail a aussi été "costaud" parce que "comme il n'y a pas de ponctuation, pas d'explication – on est dans une sorte d'imaginaire où plusieurs interprétations sont possibles –, il faut que l'on soient tous d'accord sur ce que l'on dit. Mais c'est passionnant". Isabelle Defossé confirme : "Le texte est très exigeant, au mot près, à l'espace près, au temps près. C'est très intéressant, car la liberté vient de la scansion. Il y a toute la contrainte à traverser avant d'arriver à la liberté. Le travail sur la partition est d'ailleurs toujours d'actualité. On va devoir le travailler jusqu'à la fin. Je pense qu'on ne pourra pas le lâcher avant".

Au public d’interpréter

Autre "conséquence" de son écriture, Jon Fosse "n'apporte ni réponse ni jugement moral", souligne encore Georges Lini. "On convie les spectateurs à une expérience liée à la vie. Ce qui est important, c'est ce qui se passe sur le plateau. Le temps n'est pas linéaire : il accélère, il décélère. Le public fait partie du processus de création ; il le termine en fait. On présente quelque chose et c'est au public à l'interpréter. Je pense que les spectateurs n'auront pas tous la même définition du spectacle. En tout cas, ils seront non pas des voyeurs passifs, mais des spectateurs actifs."

--> Louvain-la-Neuve, Jean Vilar (Studio 12), du 30 novembre au 11 décembre. Infos et rés. au 0800.25.325 ou sur www.atjv.be