Saule, concentré diffracté d’adolescence

Par la Berlue, une plongée poétique et noire en zone de turbulence: "Saule, pieds nus dans les aiguilles".

La scénographie de Zouzou Leyens épouse les dimensions variables de "Saule, pieds nus dans les aiguilles".
La scénographie de Zouzou Leyens épouse les dimensions variables de "Saule, pieds nus dans les aiguilles". ©Alice Piemme | AML

Créé à huis clos au Marni – confinement oblige – puis présenté au Rencontres de Huy, le nouveau spectacle de la Cie la Berlue va enfin à la rencontre de son public, à l'Eden de Charleroi, dans le cadre du festival Turbulences, avant un passage à Bruxelles en décembre, pour Noël au Théâtre.

Saule, pieds nus dans les aiguilles, c'est l'histoire d'une ado, qui forcément se cherche, se perd, se débat. C'est une histoire d'adultes, d'affection, d'attention, d'abus. Il y a de la fable et du réel, des craintes et des audaces, des limites et des brèches dans la pièce de Violette Léonard mise en scène par Xavier Lukomski.

Saule a quinze ans, peut-être seize. En mal de père, elle questionne ses repères et teste l'élasticité des frontières qui la contiennent. C'est dans un train qu'on la découvre, tandis que défile le paysage. "Ce village, c'est le centre du monde de quelqu'un. Quelqu'un que je ne connais pas, que je ne connaîtrai jamais."

Une cousine de l’Alice de Lewis Carroll

De retour chez elle, Saule cauchemarde, glisse, roule, jusque dans les profondeurs où elle fait connaissance d’un rat – specimen de cette masse grouillante qui cristallise ses peurs. Le début, peut-être, d’un apprivoisement.

Chez elle, c’est chez sa mère. Et la pièce dépeint sans complaisance ce lien si fort et si fragile, toujours au bord du trop, de l’usure, de la rupture.

Saule (Chloé Larrère) et sa mère (Nathalie Rjewsky).
Saule (Chloé Larrère) et sa mère (Nathalie Rjewsky). ©Paul Decleire

L’écriture de Violette Léonard réussit, dans une espèce de lyrisme mesuré, à capter la fougue et le doute de l’adolescence, à traduire avec justesse l’avidité et la difficulté de vivre, la houle des relations.

Au fil du récit, l'ordinaire et la fantasmagorie s'imbriquent, non sans évoquer l'Alice de Lewis Carroll, dont Saule serait une cousine d'aujourd'hui, côtoyant un rat, une araignée, et croisant le chemin d'un prédateur.

Conte métaphorique et rugueux

Dans le rôle-titre, Chloé Larrère donne corps et voix, avec un naturel remarquable, aux failles et aux obstinations de Saule, qui vacille mais avance. Saule prise au piège d’un loup et attirée par le fond. Au risque d’y laisser son âme.

"Il ne m'a pas tuée. Il m'a vidée de moi, confiera-t-elle à sa mère. Je voulais sauver ma vie, alors je l'ai laissé avec mon corps et je suis partie. Je l'entendais haleter bruyamment sur ma carcasse vide. Je ne pouvais rien faire. Je ne savais pas que je ne pourrais plus rentrer. Que je ne serais plus chez moi en moi."

Né d’une idée de Paul Decleire, le nouveau spectacle de la Berlue s’adresse aux ados comme aux adultes, abordant les abus sexuels sur mineurs et personnes vulnérables avec une sensibilité qui n’en escamote ni les ambiguïtés ni la candeur blessée.

Autour de Chloé Larrère gravitent Philippe Constant, Nathalie Rjewsky et Marvin Schlick, sans oublier David Caillas dont les riffs ponctuent les scènes. Les costumes et la scénographie de Zouzou Leyens habillent ce conte métaphorique et rugueux, sombre comme les égouts où on s’égare en rêve.

  • Charleroi, l'Eden, le 25 novembre à 13h30 et 20h (Festival Turbulences) 071.202.995 www.eden-charleroi.be
  • Et aussi le 28 décembre au Rideau de Bruxelles, dans le cadre de Noël au théâtre
  • "Saule, pieds nus dans les aiguilles" de Violette Léonard est publié par le CTEJ chez Lansman Éditeur, 50 pp., 10 €

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