Greta Koetz cultive, laboure et chamboule son "Jardin"

Entre farce tragique et pamphlet mystique, le jeune collectif persiste et signe.

Ce “Jardin” mixe délices et délires désopilants, sur fond de sourde mélancolie.
Ce “Jardin” mixe délices et délires désopilants, sur fond de sourde mélancolie. ©Alice Piemme | AML

Un détail de La Nef des fous de Jérôme Bosch en guise de visuel d'accroche : voilà qui donne le ton de la nouvelle création de Greta Koetz. Ce jeune collectif, baptisé du nom d'une figure historique imaginaire, s'est fait connaître à travers On est sauvage comme on peut, chronique presque bourgeoise passée à la broyeuse pour se muer en tempête féroce.

Le Jardin installé aux Tanneurs offre une nouvelle variation de ce théâtre du débordement, où se lit en filigrane l'influence joyeusement digérée de leurs aînés le Raoul Collectif, voire de Tg Stan.

La certitude du désenchantement

Un jardin donc. Extraordinaire par ce qu’il a contenu d’expériences vécues. Et par ce phénomène étrange : depuis quelques jours y tombent du ciel des poulets en état de décomposition. Pas de quoi freiner les préparatifs en cours : apéro au frais, banderole hissée haut. "Bienvenue Marie !"

"C'est ma sœur", sourit Fritz (Léa Romagny, confondante en gamin tendre et turbulent) esquissant le portrait de celle qu'on attend, dans cette mise en abyme élémentaire : mise en scène de la mise en scène des retrouvailles. Après une longue absence, Marie revient (Marie Alié). Ah oui, un détail : elle est enceinte, et persuadée de l'être par l'intervention d'un ange. La madone donc.

Greta Koetz cultive, laboure et chamboule son "Jardin"
©Alice Piemme | AML

Nicolas (Nicolas Payet), l'ami de longue date, l'a rappelé d'emblée : "On essaie d'être à un endroit indécidable, entre la blague et le sacré et puis on voit si on arrive à toucher quelque chose." S'il faut se positionner, que ce soit délibérément au cœur du chaos, dans la certitude, s'il en est une, du désenchantement.

Alors que sont annoncés des accents rabelaisiens, on ne peut que songer en parallèle au Tchekhov de la Cerisaie, avec en toile de fond ce jardin ("le plus beau qui puisse exister") attaché à la maison familiale, aux souvenirs d'enfance – fratrie, amis –, et auquel il va falloir s'arracher.

À moins d’un plan ourdi et dûment présenté à la banque par Antoine (Antoine Herbulot), le rationnel de la bande : racheter les lieux et financer cet emprunt par la location d’écologements érigés dans les arbres, au bord de la rivière.

Des indignations s’élèvent, contrecarrent le mirage du soulagement, tandis que sans cesse revient à la surface ce petit bouillon têtu : le besoin de reconnaissance.

Cocktail pictural et musical

Mis en scène par Thomas Dubot, écrit par l'ensemble des interprètes, dont aussi Sami Dubot qui signe la musique, ce Jardin mixe délices et délires désopilants, sur fond d'une sourde mélancolie.

C'est aussi (avec encore Florent Arsac à la création sonore, Rita Belova aux costumes, les lumières de Nicolas Marty, et les marionnettes et charognes d'Alexandre Vignaud) un cocktail tant pictural – des pietàs primitives à l'art pop des seventies – que musical, avec ses chansons paillardes interprétées sur le mode de la polyphonie sacrée.

D’apparence disparate, l’assemblage qu’ose Greta Koetz s’accommode à ravir d’un jeu nourri de toutes parts, désinvolte et profond, trouvant dans le multiple sa cohérence.

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