"Rebota Rebota", l’uppercut féministe d’Agnés Mateus

Dans un seule-en-scène haletant, la comédienne espagnole dénonce les féminicides. Avec, en outre un humour ravageur. Implacable

"Rebota Rebota", l’uppercut féministe d’Agnés Mateus
©Quim Tarrida

La grande salle du National debout pour saluer la prestation et dénonciation de Agnés Mateus. Au lendemain de confinements ayant encore accru la détresse des femmes battues, qui sont des milliers à périr sous les coups chaque année, l'artiste déboule sur scène, dans un univers neo pop, pour secouer les consciences, pendant qu'au-dehors, le monde s'endort. Le théâtre, lui, reste invariablement vivant et remuant. Comme ce Rebota Rebota y en tu cara explota (Ça rebondit, ça rebondit et ça t'éclate en pleine face) aux allures de stand up, en espagnol sur-titré, de plus en plus grinçant. « Encore les femmes battues... » diront certains, peu enclins à recevoir l'uppercut de plein fouet. Il est des coups, en effet, qu'on ne voit pas venir, comme ce chiffre de 601 femmes de 7 à 90 ans victimes de féminicides en Espagne, tandis qu'il n'existe pas de statistiques en Belgique.

Des chiffres bien en-deçà d’une réalité contre laquelle se battent les femmes espagnoles depuis deux ans, depuis que le mot « féminicide » est entré au dictionnaire. De l’importance de la langue...

Pantalon pailleté sur tapis blanc, masque macabre et musique techno, la comédienne hispanique, mise en scène, et bien plus encore, par son compagnon Quim Tarrida (dont le regard masculin nourrit le travail), balance en ouverture une danse saccadée rythmée par les injures jetées sans vergogne à la figure des femmes. De sale pute à fils de pute en passant par mégère, salope ou encore pute à deux balles, toute la panoplie y passe, sans filtre, sur écran.

Boostée à la troisième voire quatrième dose, la comédienne tient, avec ce spectacle qui a déjà connu une belle tournée internationale, la salle en haleine. Elle ne baisse pas la garde, ne s’appesantit pas et poursuit son combat par un démantèlement implacable des stéréotypes dont la moitié de la population mondiale est victime depuis qu’une certaine Eve a osé tenter le diable.

Démantèlement des contes de fées

Imperturbable, cette fois en robe de tulle blanc, comme une jeune épousée, Agnés Mateus résume les contes de fées avec une redoutable efficacité. De la mère morte au mariage plié en un baiser, après un long sommeil, tous suivent à peu près le même schéma, à quelques variations près telles ce sauveur prenant parfois des allures de chasseur.

De La Belle et la Bête à La Reine des Neiges, l'image féminine reste celle d'une personne passive, soumise, victime ou carrément morte dès le début de l'histoire. Les reines, princesses ou maîtresses qui, dans la vraie vie, ont osé croire aux contes de fées – de Marie-Antoinette à Lady Di en passant par Grace Kelly ou Marilyn Monroe – ont quant à elles connu la fin tragique que l'on sait. Comme s'il était écrit, depuis la nuit des temps, que la femme serait la victime de l'homme.

Après avoir, de son humour ravageur, et parfois en français dans le texte, égratigné l’adoration collective pour l'icône Frida Kahlo – et son monosourcil – ou souligné le pouvoir des pénis – tous dressés à 8 heures du matin dans la même direction –, la performeuse catalane revient, pour la dernière partie de ce seule-en-scène physique et haletant, dans le vif du sujet.

En peu d’images et peu de témoignages – un vrai tour de force –, elle évoque la problématique, encore plus préoccupante en Espagne qu’ailleurs, des femmes battues. Et laisse défiler sur l’écran les 600 noms des victimes connues. Message reçu 600 %.