Quand Armel Roussel questionne le sens et l’essence du théâtre

Pourquoi sommes-nous ici ? La création d’"Ether/After" arrive aux Tanneurs avec, dans son sillage, un focus sur [E]Utopia.

Quand Armel Roussel questionne le sens et l’essence du théâtre
©Lucien Gabriel & Thomas Xhignesse

Lourdement éprouvé par la crise du covid, le nouveau spectacle d'Armel Roussel devait voir le jour en janvier 2021. Dans l'année écoulée, Ether/After s'est nourri, imbibé, inspiré de ce manque d'être ensemble, ce besoin de partage dans une salle de théâtre, pour enfin éclore aux Tanneurs.

Sur scène, une troupe en train de répéter, livrée à elle-même alors que le metteur en scène et l'acteur jouant le rôle principal sont partis. Voici donc neuf actrices et acteurs aux prises avec quelques notes de scènes, et leurs propres questionnements sur la vie, l'art, l'amour. "Pourquoi sommes-nous ici ?"

Comme dans son spectacle précédent Long live the life that burns the chest solo écrit pour et interprété par Jarmo Reha, et qui sera repris plus tard en janvier –, à nouveau Armel Roussel malaxe la pâte du réel avec le sel de la fiction, pour explorer le trouble de cet amalgame. Le théâtre dans le théâtre, procédé éprouvé, suscite une infinité de possibles, tout en se laissant contaminer par la vraie vie des personnes qui en ont fait leur métier.

Ce que répète, ou devrait répéter, la troupe abandonnée, c'est Baal, de Bertolt Brecht – que d'ailleurs Armel Roussel montera la saison prochaine au Varia.

"Baal" en filigrane

L’acteur qui devait tenir le rôle-titre (Tom Adjibi) est également absent. Reste une équipe désemparée composée de Habib Ben Tanfous, Yoann Blanc, Romain Cinter, Clémentine Coutant, Pierre Gervais, Amandine Laval, Jarmo Reha, Lode Thiery, Uiko Watanabe.

C'est le grand plateau des Tanneurs qui figure le foyer où est réunie la troupe. À travers une porte et le monte-charge, mais aussi via des écrans, on aperçoit également la petite salle. Car Ether/After utilise les nombreux espaces et recoins du théâtre.

"Toutes les actions et les mots de l'arrière-scène font sens et miroir avec ce qui se passe à l'avant. Il y a des glissements entre l'avant-scène, le foyer, qui représente la vie, et l'arrière-scène qui symbolise la fiction, le théâtre. Des moments de théâtre émergent parfois à l'avant-scène comme des bouts de Baal ni vus ni connus et des instants de vie se propagent à l'arrière-scène comme un acteur qui dérape, explique Armel Roussel. L'équipe reçoit une seule chose du metteur en scène : son carnet de notes. Et compte sur son destinataire Jarmo Reha pour pallier sa désertion lamentable."

Travailler sur le trouble

Les questions abondent. Que faire si les figures "d'autorité" ne sont plus là ? "Ne vaut-il pas mieux aujourd'hui agir dans le monde plutôt que de le représenter ? Le spectacle n'a bien entendu pas vocation à donner de réponses. Nous creusons à l'intérieur de la multiplicité de ces questions, non pour trouver la vérité, mais pour travailler sur le trouble que ces questions engendrent chez nous ou le public", développe le fondateur et directeur d'[E]Utopia.

Auteur de Ether/After (comme il l'était du spectacle précédent), Armel Roussel s'est nourri également d'entretiens menés avec les interprètes, les prévenant que tout ce qui serait dit pouvait devenir matière pour le spectacle.

"Ce n'est pas l'aspect biographique qui m'intéresse, mais bien ce qui constitue le terreau de leurs inquiétudes, ce qui les motive, les habite… Ça crée comme des champs où le rapport à l'amour, la solitude, au couple, à l'enfance, à l'enfantement est très présent. Certain·es ont un rapport plus marqué à la notion de collectif, à la notion sociétale, à la politique. D'autres vont être davantage dans la poétique", explique-t-il, insistant encore sur le rapport au jeu, la nécessité de l'art, le fait de recevoir du public au théâtre et, au-delà de tous ces aspects, sur "la question de ce qui est dehors et de ce qui est dedans".

Tourner la page

En compagnonnage aux Tanneurs durant douze ans, Armel Roussel tournera cette page à la fin de la saison pour regagner le Varia, précédente "maison" de sa compagnie. Mais aussi institution en renouvellement, ayant récemment changé de direction. Un moment "pas innocent" que le fondateur et directeur d'[E]Utopia tient pour un défi. Une nouvelle ligne d'horizon pour les questions que charrie sans cesse le théâtre qu'il porte depuis 25 ans.

  • Bruxelles, Théâtre les Tanneurs, du 11 au 22 janvier 02.512.17.84 – www.lestanneurs.be
  • Soirées composées possibles avec les performances "Feu de camp" les 19 et 22 janvier, et "Dernières visions" les 21 et 22 janvier
  • Reprise de "Long live the life that burns the chest" d'Armel Roussel et Jarmo Reha, du 27 au 29 janvier