Il était une fois, tombée d’un train, "La plus précieuse des marchandises"

Jeanne Kacenelenbogen habite avec force et humanité le conte poignant de Jean-Claude Grumberg sur la déportation.

Il était une fois, tombée d’un train, "La plus précieuse des marchandises"
©Gaétan Bergez

Comment décrire, comment faire ressentir au plus profond de chaque être l’horreur, la folie meurtrière quand tous les mots paraissent dérisoires ? Comment décrire, comment faire ressentir l’innommable sans heurter, avec pudeur et dignité ? Né en 1939 à Paris, Jean-Claude Grumberg n’est encore qu’un garçonnet lorsqu’il assiste à la rafle de son père et de ses grands-parents en 1942. D’abord retenu au camp de Drancy, son père sera ensuite déporté à Auschwitz, dont il ne reviendra jamais. Dramaturge, scénariste, écrivain et auteur de littérature jeunesse, Grumberg ne cessera d’imprégner son œuvre de ce traumatisme indélébile.

En 2019, il publie La plus précieuse des marchandises. Un conte (Seuil). Un texte poignant sur la déportation, sans circonlocution, mais infusé de poésie et d'amour, dont s'est saisie la comédienne et metteuse en scène Janine Godinas. Pour le porter au théâtre, elle a confié ce récit à Jeanne Kacenelenbogen qui révèle et déploie, ici, un talent polymorphe.

Dans la petite salle du Théâtre Le Public, seule face aux spectateurs, elle raconte : "Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron […] Dans ce grand bois régnaient grande faim et grand froid […] La faim, elle, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale". Ils n'avaient pas d'enfant à nourrir ni à chérir. Traversée de rails, la forêt résonnait des passages d'un train unique. "Un train de marchandises", selon le pauvre bûcheron. Un convoi "où agonisait l'humanité", décrit la narratrice. À son bord, un couple et leurs bébés jumeaux, "marqués, étoilés". Le lait manque. La mort rôde. Alors, le père décide de sacrifier l'un de ses enfants : il emmitoufle Rose dans son châle de prière et la jette par la fenêtre du train qui pénètre à cet instant dans un bois. Une femme a assisté à la scène. Elle accourt et recueille "le petit paquet", "la petite marchandise".

Mise en scène épurée et suggestive

Entre narration et dialogues à plusieurs voix, Jeanne Kacenelenbogen habite, avec aplomb et humanité, chaque mot, chaque phrase, glissant sans accroc d’une scène à l’autre. Un regard, quelques pas, des bras qui se serrent, les feux d’un train dans la nuit…, la mise en scène épurée et suggestive de Janine Godinas soutient adroitement l’interprétation de ce récit qui se suffit à lui-même.

Superbe et raffinée, la scénographie de Renata Gorka – conçue avec la complicité d’Eugénie Obolensky pour le magnifique décor – suscite l’imaginaire en distillant ça et là sur le plateau quelques éléments constitutifs de l’histoire (un tas de bois, un châle, une chèvre…). Forme toute particulière de récit, le conte de Grumberg est, ici, façonné en un… précieux petit bijou, à découvrir sans tarder.

--> Bruxelles, Le Public, jusqu’au 26 février. Infos et rés. au 0800.944.44 ou sur www.theatrelepublic.be

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