“Anna”, pièce d’utilité publique sur le consentement

Pamela Ghislain et Sandrine Desmet questionnent avec nuance le regard de la société sur le viol.

C’est l’histoire d’une rencontre dans un bar entre Anna (Pamela Ghislain) et Victor (Charly Magonza) qui va déraper.
C’est l’histoire d’une rencontre dans un bar entre Anna (Pamela Ghislain) et Victor (Charly Magonza) qui va déraper. ©Alexandre Drouet

C'est une rencontre banale comme on peut en faire un soir dans un bar, un verre à la main. Des regards qui s'échangent avant une première approche : – "C'est quoi ton prénom ?" – "Victor. Et toi ?""Anna". Puis des corps qui se déhanchent sur la musique, des sourires en coin, quelques mots de drague bien huilée – "J'aime ton rire, Anna" – avant le "Je t'offre un dernier verre et je te ramène chez toi après ?". C'est une rencontre banale, mais dont l'issue va déraper. "Ce soir-là, je rentrais chez moi. Il y avait une fille de l'autre côté du trottoir", se rappelle très bien une jeune femme. Un couple se tient debout près d'une voiture. "Il a embrassé sa nuque. Elle a hésité. Il avait l'air d'insister, raconte le témoin.Il lui a enlevé son chemisier et l'a poussée dans la voiture […] Mais, après, tout, ça ne me regarde pas, non ?"

Objet scénique inventif

Plus qu’une pièce, c’est un véritable outil didactique qu’ont mis en œuvre Pamela Ghislain (à l’écriture et sur scène dans le rôle d’Anna) et Sandrine Desmet (à la mise en scène et interprète de la jeune femme témoin).

Sur la forme d'abord, Anna est un objet scénique inventif, qui a tout pour capter l'attention d'un public adolescent (mais adulte aussi). La scénographie de Maud Grommen pose le cadre du propos dans un environnement tantôt festif (un bar, avec son ambiance musicale et ses lumières tamisées) tantôt familial (le salon de la mère d'Anna). Les différents actes du spectacle, qui s'entrecroisent habilement au travers d'allers-retours dans l'espace-temps, sont soutenus par la projection de vidéos (que l'on doit à Alexandre Drouet) sur deux écrans. Toujours dans la suggestion, ces images apparaissent comme autant de flashs qui hantent Anna à la suite du viol qu'elle a subi.

Une vision plurielle

Enfin et surtout, sur le fond. L'intérêt et la force d'Anna, c'est la vision plurielle, délestée de tout jugement, autour de laquelle Palema Ghislain a articulé son texte. Ici, rien n'est binaire ; tout est dans la nuance : il est question de faits et de leur interprétation par les différents protagonistes. Il y a la victime, Anna ; l'agresseur, Victor (Charly Magonza) ; la mère et le frère d'Anna (Muriel Bersy et Patrick Michel) et une passante témoin de l'agression. À son niveau, chacun raconte, ressent, réagit par rapport à ce qu'il s'est passé ce terrible vendredi soir. Ou comment un même événement, dramatique, peut être vécu. Anna, traumatisée sent encore le poids du corps de Victor sur le sien : elle a porté plainte à la police. Victor, lui, ne comprend pas (ou ne veut pas comprendre) ce qui lui arrive. "On rigolait […] On ne faisait rien de mal, se défend-il au commissariat. Pourquoi aurait-elle fait 'non' de la tête ?" Quant à la mère d'Anna, elle est dans le déni complet tandis que son frère, qui "côtoie"Victor, peine à croire Anna. Et puis, il y a ce témoin : elle a vu, mais n'a "rien fait" ; aujourd'hui, elle ne sait plus se regarder dans un miroir.

Éminemment complexe, la question du consentement est, dans Anna, éclairée avec tact et justesse. Regard extérieur et entier, le spectateur observe, analyse ce qui lui est exposé, sans se sentir contraint de prendre parti. En revanche, il est diablement sensibilisé et conscientisé : Anna fait définitivement œuvre de prévention et d'utilité publique à diffuser le plus largement possible.


--> Bruxelles, Centre culturel Bruegel, jusqu’au 29 janvier. À partir de 15 ans. Infos et rés. au 02.503.42.68 ou sur www.ccbruegel.be