"Reste(s)": une poignée d’humains au pied du mur

Une création post-effondrement de Noémie Carcaud, au Théâtre de la Vie.

La scénographie de Marie Szersnovicz épouse le haut mur oblique du fond de scène.
La scénographie de Marie Szersnovicz épouse le haut mur oblique du fond de scène. ©Jacopo Bellelli

Un bruit assourdissant dans l’obscurité. Une lueur qui monte, un groupe qui avance, s’obstine, tâtonne, s’étonne, s’inquiète de tourner en rond, active le souvenir de "la map", repart, s’interroge, se décourage, pour aboutir face au mur.

À la fois objet de leur quête et obstacle absolu – auquel se prête sans artifice l’imposante paroi oblique du Théâtre de la Vie : effrontément littérale et si parfaitement métaphorique –, ce mur est leur frein et leur moteur. Le gravir, le longer, creuser dessous : autant de tentatives, sans savoir pour autant ni ce qu’il y aura derrière, ni si l’on se trouve du bon ou du mauvais côté.

Dans ses intentions, Noémie Carcaud reprend les mots de Jean-Paul Engélibert, spécialiste de la littérature et des fictions post-apocalyptiques : "Regarder l'histoire depuis l'après, c'est prendre acte des ruines, nier l'idée de progrès et dire les restes."

De l’anxiété, faire poésie

Par le choix de la fable, et de ses résonances inévitables avec les bouleversements en cours dans le monde, l’autrice et metteuse en scène évacue l’alerte – partout présente autour de nous – au profit de la réparation. Ne pas gommer l’anxiété : l’entendre, la transformer en une forme poétique. Questionner la nature de l’essentiel.

À la Cie Le Corps crie de Noémie Carcaud, on devait déjà Take Care (2016), sensible et plurielle exploration du lien et du soin. Ces thématiques demeurent dans Reste(s), on l'a vu. Pièce de groupe là encore (et elles sont nombreuses en ce moment, écho de nécessaires retrouvailles) où la dynamique sociale joue un rôle clef. Vient s'y ajouter la dimension du genre, ou plutôt du "dégenre" : les oreilles attentives repéreront vite les pronoms mixtes et autres formes incluant féminin et masculin. Les huit personnages – que campent Quentin Chaveriat, Yves Delattre, Sébastien Fayard, Jessica Gazon, Pauline Gillet Chassanne, Manon Joannotéguy, François Maquet et Emmanuel Texeraud – portent en outre des prénoms épicènes, phonétiquement du moins. Voie qu'empruntent également les costumes avec leurs superpositions et gimmicks se moquant des catégories sexuées. Un détail ? Peut-être. Ou bien le signe que cette petite communauté survivante n'est plus rien d'autre que ça : une poignée d'humains au pied du mur.

Une troupe qui fonctionne et survit de son mieux. Qui se laisse gagner parfois par le lyrisme ou qui, régulièrement, égrène des mots autour d’une initiale (borborygme, bateau, balalaïka…) comme un jeu qui cultiverait le souvenir de la vie d’ailleurs, d’avant.

Circularité assumée

Outre le langage – à la fois précis et doucement tordu, dégradé, réinventé –, Reste(s) travaille la présence et l'espace (dans la scénographie et les costumes de Marie Szersnovicz) avec acuité, et une manière assez fantastique, par le corps et le mouvement, de faire advenir et changer la topographie, soulignée par les lumières de Margareta W. Andersen et les sons de Guillaume Istace.

Quant à l’angle choisi, cerné avec soin et justesse, il contient sa propre limite, une circularité assumée au risque de longueurs. Reste, en suspension, une idée de l’après, une réponse à l’oubli.

  • Bruxelles, Théâtre de la Vie, jusqu'au 29 janvier, à 20h 0489.151.551 – www.theatredelavie.be
  • Rencontre Boomerang après la représentation du vendredi 28 : "Notre besoin d'utopie est impossible à rassasier". Atelier "De mon corps à nos corps" le samedi 29 de 10h à 14h au Cours Florent.

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