"Sonny": étourdissante plongée contemporaine dans la tradition des vierges sous serment

Natasa Zivkovic condense et diffracte le réel dans une performance intense. Les 1er et 2 février au 140.

"Sonny": étourdissante plongée contemporaine dans la tradition des vierges sous serment
©Nada Zgank

Danseuse, actrice, performeuse, chorégraphe basée à Ljubljana, Natasa Zivkovic a un parcours multiple, fait de collaborations artistiques et de solos remarqués. C'est dans cette seconde catégorie que se classe Sonny, bien qu'y apparaissent deux autres figures.

Sur une scène longue et étroite, entre deux rangs de public qui se font face, comme le catwalk d’un défilé, Natasa Zivkovic donne corps (au pluriel) à la recherche qu’elle a menée sur les "vierges jurées", tradition séculaire dans des régions reculées du Monténégro, de l’Albanie, du Kosovo et de la Metohija.

Sur le même sujet, l'Italienne Laura Bispuri livrait en 2015 son premier long métrage, adapté du roman d'Elvira Dones. Vierge sous serment suivait Mark dans les rues de Milan, le frêle jeune homme semblant porter sur ses épaules le poids du passé emmené de son Albanie natale. Alba Rohrwacher prêtait ses traits à ce personnage ayant renoncé à devenir femme et fait une croix sur l'amour pour mener une vie d'homme.

Rôles sexués, regard décloisonné

Alors que les rôles sexués et les identités de genre s’invitent de plus en plus dans la sphère publique – non sans secouer certains esprits partisans de l’ordre binaire établi –, ce réel méconnu dont s’empare l’art (le cinéma imbibé de documentaire naguère, la performance scénique ici) invite au décloisonnement du regard.

"Sonny": étourdissante plongée contemporaine dans la tradition des vierges sous serment
©Nada Zgank

Le vœu de virginité et de célibat que font ces burneshas, "vierges jurées", est le prix à payer pour échapper au joug patriarcal, à l'assignation du féminin inférieur. Une adolescente, par exemple, en se pliant à la loi dite du Kanun (code coutumier remontant au XVe siècle) s'affranchira d'un mariage dont elle entendait parler dès l'âge de huit ans et qui l'aurait contrainte sa vie durant. Au prix d'une autre contrainte : vivre selon les codes du masculin. Ce qui veut dire pouvoir travailler, ne dépendre de personne. Mais aussi se couper d'un pan de soi.

Ambiguïté, ambivalence, androgynie

Ambiguïté et ambivalence tendent le sujet dans toutes ses dimensions. Et habitent la performance de Natasa Zivkovic. Portant le récit de plusieurs "burneshas" ("c'est un état d'esprit, pas ce qu'on porte"), la performeuse joue de son androgynie pour mettre à l'épreuve du plateau – et de notre perception, de nos conditionnements – la question des privilèges, de la liberté, du renoncement.

Comment, sous d’autres cieux, en d’autres temps, mais aussi ici et maintenant, la société structure-t-elle le genre ? Jusqu’où accepte-t-elle les nuances, virages et variations entre les pôles du masculin et du féminin ?

Brève, intense, étourdissante plongée dans un réel méconnu et puissamment transfiguré. Du théâtre documentaire comme on en voit peu. Et qu'on a la grande chance de goûter ici, alors que le ministère de la Culture slovène vient de couper à vif dans les moyens alloués à plusieurs structures liées à la création contemporaine – dont le Théâtre Glej (Voir), coproducteur de Sonny.

  • Bruxelles, le 140, le 1er février à 20h30, le 2 février à 19h. En anglais, surtitré. Infos, rés. : www.le140.be