“Flesh” : chair et cendres, guerre et paix

La nouvelle création de la Cie Still Life questionne, en quatre tableaux muets, notre faim de contact.

Le troisième tableau de “Flesh” nous emmène dans une salle de jeu en réalité virtuelle.
Le troisième tableau de “Flesh” nous emmène dans une salle de jeu en réalité virtuelle. ©Hubert Amiel

Sculptant des univers dans la glaise d'une familière étrangeté, Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola bâtissent, depuis une dizaine d'années, une œuvre cohérente et toujours surprenante. Entre formes courtes et spectacles grand format, leur compagnie Still Life organise le monde – le nôtre – de manière à nous le faire voir et entendre au-delà des mots.

Muet mais loin d'être silencieux, et phénoménalement visuel, leur théâtre résonne de ce que le public y projette. Avec Flesh – nouvelle création aux Tanneurs, où la compagnie est en résidence, qui sera également l'été prochain au Festival d'Avignon –, le tandem augmenté de Muriel Legrand et Jonas Wertz questionne la chair sous diverses facettes en quatre histoires courtes.

Désopilants et tragiques, quatre moments qui mettent en perspective la présence et l’absence, le manque et le désir, l’avidité et le dépit.

Tableaux cadrés

Des préparatifs minutieux du fils venu voir son père à l’hôpital à la réunion houleuse de frères et sœurs dans une arrière-salle de café après les funérailles de leur mère, les décors d’Aurélie Deloche soignent les détails et cadrent chaque tableau, qu’un rideau ajouré distingue des autres.

Entre le corps décharné du vieillard placé sous monitoring et les cendres de la mère que vont se répartir ses enfants, on découvre l’intérieur cosy d’un couple offrant tous les signes du glamour : atmosphère jazzy, champagne et déballage post-opératoire. Avant de pénétrer avec une cliente chez Wondergames, le spécialiste du jeu en réalité virtuelle, pour une partie qu’on scrute de l’extérieur, entre l’implication hilarante de la joueuse et la lassitude de l’animateur blasé.

L’orfèvrerie de cette production est l’œuvre d’une équipe, avec le travail du mouvement de Sophie Leso, les masques et marionnette de Joachim Jannin, les costumes de Camille Collin, les accessoires de Noémie Vanheste, les lumières de Guillaume Toussaint Fromentin, la création sonore d’Éric Ronsse, la plume de Thomas van Zuylen. Entre autres.

De quoi conclure, comme en témoigne un public venu en nombre, à notre insatiable faim de contact.

  • Bruxelles, Tanneurs, jusqu'au 26 février. Soirée composée possible avec "Hippocampe" (lire ci-dessous), jusqu'au 19 février. Infos, rés. : 02.512.17.84 www.lestanneurs.be
  • "Flesh" sera ensuite le 8 mars au Centre culturel de Huy, et les 11 et 12 mars au Kinneksbond de Mamer (L), avant le Festival d'Avignon en juillet.

Les coulisses un instant dévoilées du cabaret "Hippocampe".
Les coulisses un instant dévoilées du cabaret "Hippocampe". ©Anna Solomin


Les “baby drags” d’“Hippocampe”

Des courtes formes viennent régulièrement s’ajouter à la programmation des Tanneurs. L’occasion souvent de belles découvertes et autres bancs d’essai.

Avec Hippocampe, la performeuse drag queer Lylybeth Merle offre à cinq artistes en tous genres – que dans un bref prologue elle nomme tendrement "baby drags" – une bulle d'expression et d'inclusion. La petite salle tendue de drap rouge s'est muée en cabaret intime, lieu de tous les possibles, où les préjugés se désintègrent et les attentes s'évaporent dans le plaisir de l'instant.
Quarante-cinq minutes de numéros, avec play-back et humour, mais aussi de temps suspendu, rideau ouvert sur les loges et les transformations des interprètes. Avec aussi un film, au plus près de ceux et celles qui réinterprètent et décloisonnent les codes.
Hippocampe se présente comme une étape dans l'élaboration du spectacle que Lylybeth Merle créera au printemps 2023 au Varia.