"Qui a peur" : le théâtre, la politique, le couple, la diversité disséqués par Tom Lanoye

Aurore Fattier met en scène ce huis clos pour un quatuor piteusement flamboyant.

Familière du théâtre de Tom Lanoye (Mamma Medea), Claire Bodson est à nouveau éblouissante de force et de failles dans ce spectacle textuel et très physique, qui place le public littéralement à l’arrière du décor, dans la nuit houleuse d’après la dernière représentation.
Familière du théâtre de Tom Lanoye (Mamma Medea), Claire Bodson est à nouveau éblouissante de force et de failles dans ce spectacle textuel et très physique, qui place le public littéralement à l’arrière du décor, dans la nuit houleuse d’après la dernière représentation. ©Prunelle Rulens

Claire (Bodson) et Koen (De Sutter) ont bouclé une énième représentation de la pièce que, couple à la vie comme à la scène, ils jouent depuis vingt ans. Cet unique et énorme succès – à côté d’une série de déconvenues – s’est mué en boulet, comprend-on vite à les entendre tirer l’acerbe bilan de ce parcours. Car cette séance était peut-être la dernière. Les caisses sont vides et leur ultime recours est d’obtenir des subventions pro-diversité. Leila (Chaarani) et Khadim (Fall) les rejoignent bientôt pour l’audition des seconds rôles.

S'appuyant sur Qui a peur de Virginia Woolf d'Edward Albee – la pièce phare de Koen et Claire – et dupliquant son motif de huis clos alcoolisé où un couple d'âge mûr se déchire sous les yeux d'un jeune couple, Tom Lanoye signe mieux qu'une mise en abyme : il croque sans le figer un système aux dimensions multiples, dans toutes ses contradictions.

Mise en scène par Koen De Sutter, la version originale en néerlandais de Wie is bang était créée en 2019 au NTGent, Lanoye l'adaptant à ses interprètes. Le même processus est appliqué à la version française, traduite et retaillée sur mesure par Aurore Fattier et Koen De Sutter, avec le soutien de l'auteur, au quatuor qui la porte sur le plateau du Grand Varia.

Comédie cruelle et corrosive

Sur mesure aussi quant au contexte d'ici et maintenant, culturel, politique, économique, communautaire, identitaire. Car toutes ces facettes – sans oublier le couple, ses complicités tendres ou féroces, ses impasses – accrochent la lumière implacable de Qui a peur, dont on notera l'absence de point d'interrogation comme un signe d'horizontalité du propos, profus et balancé sans ménagement.

Donnant à voir l’arrière du plateau, face au gradin vide après la représentation, la scénographie de Prunelle Rulens déménage le quatrième mur pour placer le public en position de voyeur. Dispositif qu’accentuent les gros plans en vidéo des coulisses.

Entre naturalisme exacerbé et mensonge permanent, la tension imbibe d’acide cette comédie cruelle, corrosive, jouissive.

  • Bruxelles, Grand Varia, jusqu'au 5 mars, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 1h40. Infos, rés. : 02.640.35.50 www.varia.be
  • "Qui a peur" fait partie de la sélection du Théâtre des Doms pour le Festival Off d'Avignon 2022: www.lesdoms.eu