“À cheval sur le dos des oiseaux” ou les pièges de la norme

Éclose au Rideau en plein covid, la pièce de Céline Delbecq est à présent à l’affiche à Louvain-la-Neuve et en tournée. Avec une Véronique Dumont étourdissante de vérité.

Véronique Dumont dans la peau de Carine Bielen, femme entière et brisée, précaire et généreuse, à la merci d'un système en forme de broyeuse.
Véronique Dumont dans la peau de Carine Bielen, femme entière et brisée, précaire et généreuse, à la merci d'un système en forme de broyeuse. ©Alice Piemme | AML

Écrite (sur mesure pour son interprète) et mise en scène par Céline Delbecq – dramaturge des sujets sensibles de nos sociétés occidentales –, la nouvelle pièce de la compagnie de la Bête noire donne voix à une personne fictive mais dont il existe sur cette terre des milliers d'exemplaires, "pris dans les filets du contrôle social et de ses aveuglements normatifs".

Carine Bielen, quadragénaire, a peur du noir et surtout du vent. C'est pour ne pas entendre les bruits que, le soir, elle boit un petit verre de rouge. Mais seulement le soir, et seulement quand il y a du vent, parce que "l'alcool, ça fait de la misère", elle le sait bien.

Mère d’un petit Logan, elle se livre à un interlocuteur qu’on devine partie prenante d’un système supposément protecteur mais dont elle-même est le produit : femme reléguée dès l’enfance vers la marge.

Fiction imbibée de réel implacable

La fiction, chez Céline Delbecq, s'imbibe d'un réel puissant, ordinaire, implacable. À cheval sur le dos des oiseaux (Éd. Lansman/Rideau de Bruxelles) s'inscrit ainsi dans la lignée de L'Enfant sauvage. Tant dans la manière que sur la matière : l'enfance, les injonctions, les normes comme autant de barrières érigées pour protéger mais qui souvent écartent, excluent, étouffent.

Conçue par Thibaut De Coster et Charly Kleinermann, la scénographie suggère la dépersonnalisation administrative et structure la parole profuse, hésitante, ample, intime que porte une Véronique Dumont étourdissante de vérité.

L’hypernaturalisme du jeu – cependant sans excès – et celui du récit concourent à faire entendre les nuances qui, dans la réalité, ne trouvent pas à s’exprimer dans les limites imposées par le cadre. Autant qu’une charge contre les pièges de la norme, les dérives des examens chiffrés ou la relégation abusive, le 9e spectacle de la Bête noire questionne le pouvoir et les impasses du langage, entre émancipation et émotion.