Festival In Movement: de familières étrangetés en réflexions ramifiées

Rencontres et spectacles nourrissent la pensée au festival In Movement des Brigittines.

Une paréidolie désigne le processus portant à trouver des images familières dans des éléments visuels: un dragon dans des nuages, un paysage dans une tache d'humidité... C'est l'image qui accompagne la création de "Troisième nature" de Demestri+Lefeuvre.
Une paréidolie désigne le processus portant à trouver des images familières dans des éléments visuels: un dragon dans des nuages, un paysage dans une tache d'humidité... C'est l'image qui accompagne la création de "Troisième nature" de Demestri+Lefeuvre. ©Laetitia Bica

C’est un des gimmicks des Brigittines, de saison en festival : l’étrange, le trouble et le connu traversent les programmations comme les espaces de ce lieu dédié au mouvement.

Avec Brussels, Dance ! pour partenaire, l'édition 2022 du festival In Movement a parcouru des chemins à nouveau passionnants, où les expérimentations scéniques – en soirées composées – se complètent de conférences, formations et tables rondes. Ainsi, jeudi, d'un échange nourri entre la sociologue et chercheuse Isabelle Ferreras, le directeur de l'ESACT/Conservatoire de Liège, Nathanaël Harcq, et l'écoconseiller David Irle sur "Les arts de la scène en quête de nouveaux modèles de production". Une mise en perspective des mécaniques du travail et de l'enjeu climatique dans le secteur culturel.

Le tracé et les traces du geste

Danseuse et chorégraphe, Ikue Nakagawa base ses créations sur ses propres dessins. Tamanegi (oignon, en japonais) figure, des couches successives jusqu'au cœur, la famille de la jeune femme lorsqu'elle vivait le deuil de son père. Plusieurs personnages – des statues souples, grandeur nature – habitent ce solo dont la familiarité des attitudes traduit avec infiniment de finesse la beauté et la fragilité du lien, du soin, du chagrin. De la structure qui fait famille aux failles qui la parcourent. Une œuvre autant plastique que chorégraphique, retenue et généreuse.

En remplacement du solo Elisabeth gets her way de et par Jan Martens – tenu éloigné du plateau pour cause de virus couronné –, un ensemble de trois pièces brèves composait la deuxième partie de la soirée. La danse de Guilhem Chatir entre en dialogue avec la deuxième Partita de Bach dans Vertiges : tension et relâchement intimement mêlés dans une sobre puissance. Hypnotique, métronomique, le Carcan de Shantala Pèpe épouse la bande-son de Thomas Turine dans une variation sur la volute et l'ondulation, une continuité cyclique menant du mécanique à l'organique. Le motif de la boucle se retrouve en exergue dans le flux ininterrompu de The Gyre. Le duo de Tumbleweed fait de la marche l'instrument d'une sculpture spatio-temporelle d'une éblouissante simplicité. Vendredi et samedi, Gabriel Schenker prend le relais de Tumbleweed avec sa pièce Pulse Constellations.

Le corps comme paysage

L'étrange et le familier sont des ingrédients constitutifs du travail de Florencia Demestri et Samuel Lefeuvre. Après leur pertinente et ludique exploration de l'anomalie créatrice dans Glitch, c'est un paysage qu'ils composent. Sur un tapis circulaire cerné par le public, une masse métallisée prend vie et reflets. Troisième nature concrétise le souhait du duo de tendre vers un mouvement non humain.

L'horizontal et le vertical, l'unité et le dédoublement, la matière où joue la lumière, le son qu'elle produit : l'être mis en scène par Demestri + Lefeuvre absorbe les procédés de la performance (qui pourrait aussi s'inscrire dans un espace muséal) pour tutoyer l'univers, ses mystères, ses impasses. Ni narratif ni figuratif, Troisième nature en appelle à notre intuition et parle à nos sens. Un voyage.