Norman, ce garçon en jupe rose sur le chemin de l'école

Norman, ce garçon en jupe rose sur le chemin de l'école
©ANOUK LUYTEN

Dans une petite contrée lointaine, mais pas si lointaine, avec des activités nautiques ou des randonnées en famille le dimanche, un petit garçon né dans une famille normale, entre deux jours, juste avant minuit, entre deux mois, janvier et février, entre deux genres, féminin et masculin…

Dans le jardin, Norman, chaussettes girly et sac à dos pailletté, aime tournicoter dans sa robe floue. Plus cela virevolte, plus il est content. Le toucher de sa jupe l’enchante, le souffle du vent caresse son âme… Un jour, il reçoit l’autorisation de se rendre à l’école dans sa tenue favorite .

Il passe en fredonnant devant les immeubles, traverse les terrains vagues, admire les maisons aux jardins coquets et atteint enfin le portail de l’école. Sa joie sera de courte durée. Le chemin, ponctué des regards, moqueries et insultes sifflées par les badauds, se rétrécira de jour en jour et sera de plus en plus miné pour Norman. Jugé par les voisins, la famille, les copains qui se demandent s’il porte une jupe-culotte, un kilt ou une djellaba, Norman, ce garçon presque normal, se verra traité de tapette, de tafiole. Des surnoms qui traversent ses cauchemars transcendés par le climax de Peer Gynt, durant lequel il imagine des licornes lui tourner autour de la tête et des vipères sortir de terre. Nous voici déjà jour 4 du récit, ponctué par la boule à facettes et sa lumière diffractée à l’image du moi de Norman et de ses multiples personnalités.

Norman, ce garçon en jupe rose sur le chemin de l'école
©Hichem Dahes

Pendant ce temps, sa mère, puissante Deborah Marchal se désespère de l’attirance de son fils, candide Lylybeth Merle, pour les robes tape à l’œil et le rose façon Barbara Cartland – si, au moins il avait pu être dyslexique ! - sa tante, presque aussi large que haute, l’exclut des repas de famille, ses grands-mères laissent glisser sur la carapace de leur expérience tous ces jugements et son père, son incroyable père, placide Antoine Cogniaux, décide un beau jour, par un geste héroïque d’enfiler à son tour, une robe et d’accompagner son fils sur la route de l'enfer.

Salle en joie

Bourrée d'ados, la salle est en joie, emportée par l'approche tragicomique et disco de la Kosmocompany qui, dans cette parabole de la normalité, aborde la question du genre, joue avec les codes avec un humour décapant. Un récit scandé et rythmé de chants dont le Maldon de Zouk Machine entonné en chœur par le public, des pas dansés et chorégraphiés par Clément Thirion ou Maria Clara Villa Lobos, des changements de perruques, tous ces travestissements que permet le théâtre et des mille trouvailles qui en font le sel.

Adaptation en version jeune public de Pink Boys and Old Ladies, imaginé en 2015, avant que la question transgenre soit à la mode, et inspiré d'un fait divers berlinois, Norman c'est comme normal à une lettre près donne cette fois priorité à la voix de l'enfant, un parti pris qui parle directement aux adolescents et interroge la norme, avec fausse légèreté, dans une mise en scène pop, tonique, inventive et décalée de Clément Thirion, en adéquation avec l'écriture répétitive, décomplexée et distanciée de Marie Henry dont les personnages parlent d'eux-mêmes à la troisième personne.

Lors d’un bord de scène improvisé à la sortie de la représentation qui a conquis le public, les comédiens, Antoine Cogniaux, Deborah Marchal et Lylybeth Merle suggèrent aux adolescents, pour mieux faire circuler la parole, de se présenter par leurs prénom et pronom, histoire de laisser aussi la place aux "iel". Comme le fera en introduction Lylybeth Merle qui, enfant, adorait porter les robes de sa mère dans son salon.

Norman, ce garçon en jupe rose sur le chemin de l'école
©Anouk Luyten

Enseignant de théâtre au conservatoire, Stéphane Pisari se réjouit qu'une telle thématique soit abordée avec des jeunes de cet âge-là car, dit-il, "cela casse les stéréotypes". Laure, elle, se dit très touchée par le fait que ce soit le père, et non la mère comme si souvent, qui décide de défendre son enfant.

Diane a été agréablement surprise par le spectacle, a apprécié que les points de vue évoluent et trouve le sujet important car chaque personne a quelque chose de différent. "On peut naître avec un sexe mais ne pas se sentir bien dans son corps". Jeanne se réjouit aussi qu'on dénonce les stéréotypes : "Peut-être que Norman est transgenre, ou tout simplement qu'il est un garçon et aime porter des robes, sans pour autant vouloir changer de sexe. Il y a plein de gens qui se qualifient comme des "ils" alors qu'ils sont des "elle". Il faut qu'on accepte cela"

"Pourquoi les robes seraient réservées aux filles ?", demande encore Diane, enchantée comme la plupart de ses camarades par la représentation à laquelle elle vient d'assister. Preuve, s'il en fallait encore, que la Kosmocompany a visé juste et fort.

Première représentation du focus jeune public belge au Théâtre des Doms à Avignon au printemps 2022, Norman a incontestablement donné le ton. Appelée à tourner en Belgique, au Québec, en Irlande, Norman n’a pas fini de questionner le genre.