"Vous êtes ignorants si vous pensez que la guerre n’arrivera jamais chez vous"

Ancré dans le réel, “Reporters de guerre” donne à mieux comprendre ce métier.

Passionnant, bouleversant, captivant, éprouvant, risqué, voire très dangereux…, le métier de reporter de guerre constitue une catégorie à part, indispensable, en journalisme. Fidèle du metteur en scène suisse Milo Rau pendant dix ans, le comédien Sébastien Foucault a eu l'opportunité de rencontrer et d'interroger un grand nombre de journalistes de guerre en marge de son travail de recherche documentaire avec Rau. Un matériau riche qu'il a précieusement conservé dans ses cartons jusqu'à ce qu'il décide, en 2018, de voler de ses propres ailes avec sa compagnie Que faire ?

Aujourd'hui, c'est donc en tant que metteur en scène qu'il présente aux Tanneurs, dans le cadre du 27eKunstenfestivaldesarts, Reporters de guerre, création écrite, elle, en collectif avec sa compagnie. Sur scène, un trio : Françoise Wallemacq, reporter de guerre à la RTBF ; Vedrana Bozinovic, ex-journaliste de guerre bosniaque désormais comédienne ; et Michel Villée, ancien attaché de presse de MSF Belgique aujourd'hui marionnettiste. Leur point commun ? Ils ont tous trois couvert la guerre en ex-Yougoslavie.

Jeux d’interviews

Articulée en deux parties, la pièce se concentre d'abord sur la présentation de ces trois personnalités par le biais d'interviews, où chacun endosse le rôle d'interviewer et d'interviewé, soit dans un studio radio soit face caméra avec projection sur grand écran. L'occasion pour le spectateur de mieux comprendre, extraits de billets radio à l'appui, comment les journalistes de guerre conçoivent et vivent leur métier, mais aussi les limites (techniques, éthiques…) auxquelles ils se heurtent. L'intervention de notre consœur Françoise Wallemacq est, en cela, particulièrement éclairante et touchante, elle qui cherche toujours à "mettre un peu de beauté", de lumière à la fin de ses billets. Malgré l'horreur, "pendant la guerre, la vie continue toujours", pointe-t-elle.

Une seconde partie plus clinique

Du témoignage direct, brut, réflexif, introspectif, la pièce bascule en une seconde partie que l’on qualifiera de davantage clinique, technique. Elle se centre sur le massacre de Tuzla en Bosnie le 25 mai 1995 au cours duquel de nombreux enfants et adolescents ont perdu la vie. Ici, le théâtre documentaire prend clairement le pas sur le récit. Sébastien Foucault a fait le choix d’user de multiples artifices (une carte, une démonstration avec le public, une marionnette…) pour expliquer le déroulement du drame. Et même si Vedrana Bozinovic incarne, certes avec dignité et retenue, la maman d’un garçonnet tué ce jour-là, on regrette un certain manque d’émotion face à la perte d’un enfant, symbole des pires atrocités de la guerre, ce qui laisse une désagréable impression de froideur.

Néanmoins, alors que l'Ukraine résiste aux assauts russes depuis février et que les partis nationalistes gagnent de plus en plus de voix en Europe, cette pièce de Foucault a le mérite de nous interpeller et de raviver nos mémoires à la lumière de la guerre en ex-Yougoslavie : "Vous êtes vraiment ignorants et stupides si vous pensez que la guerre n'arrivera jamais chez vous", met en garde Vedrana Bozinovic.

--> Bruxelles, les Tanneurs, jusqu’au 15 mai. Spectacle en bosnien, croate, français et anglais, surtitré en FR, NL et EN. Infos et rés. au 02.512.17.84 ou sur www.lestanneurs.be