Quand l’Histoire rattrape une bonne âme

Fabrizio Rongione est “Le bon docteur Gasparri”, médecin de quartier, dans le Bruxelles des années 30. Au Théâtre Le Public.

Fabrizio Rongione et Othmane Moumen dans “Le bon docteur Gasparri” d’après Giuseppe Santoliquido.
Fabrizio Rongione et Othmane Moumen dans “Le bon docteur Gasparri” d’après Giuseppe Santoliquido. ©Gregory Navarra

"Je ne m'intéresse pas aux bruits du monde." Médecin généraliste d'origine italienne, Fernando Gasparri, veuf, fervent chrétien, est tout entier dévoué à ses patients. Il ne lit pas les journaux : la politique est, à ses yeux, "un domaine stérile". Pourtant, en cet été 1932, Bruxelles s'échauffe de toutes parts : le krach boursier de 1929 a causé la faillite et la fermeture de multiples usines, des grèves éclatent un peu partout dans le pays, des familles entières se retrouvent sans travail et sans le sou, le prix du pain a explosé et la misère gagne une large frange de la population. La Première Guerre mondiale n'est pas si loin que déjà se font sentir les prémices d'une nouvelle tragédie : Mussolini, arrivé au pouvoir en 1922, fait la chasse aux antifascistes (dont nombreux trouvent refuge en Belgique), le nazisme monte en puissance en Allemagne (Hitler deviendra chancelier en 1933) et Salazar s'impose à la tête du Portugal en juin 1932.

C'est dans ce contexte socio-économique et géopolitique tourmenté que Fernando Gasparri accueille Matteo et Francesca Guareschi, un couple de jeunes immigrés italiens, avec leur bébé, rejoints, un peu plus tard, par Chiara, la sœur de Francesca. Discret et affable, toujours prêt à secourir son prochain, le dr Gasparri a, toutefois, "l'impression qu'ils cachent quelque chose". Et la police aussi…

Images d'époque

Adapté de L'audition du docteur Fernando Gasparri de Giuseppe Santoliquido, Le bon docteur Gasparri est porté à la scène par Gabriel Alloing et Michelangelo Marchese. Fidèle "le plus possible" au roman, le duo fait démarrer la pièce par l'audition de Gasparri par la police : "Comment avez-vous rencontré les Guareschi ?". S'il faut quelques minutes au spectateur pour comprendre que la pièce s'engouffre ensuite dans des allers-retours dans le temps (l'enchaînement avec le premier flash-back est très rapide), le récit trouve peu à peu son rythme et le public, ses repères. Pas besoin pour cela de grands effets : la scénographie, signée Gabriel Alloing et Alain Collet, est simple, mais démontre toute son efficacité avec son ambiance sonore et ses images d'époque projetées en fond de plateau.

Pour interpréter une telle succession de tableaux intégrant plusieurs personnages, il fallait, de prime abord, une distribution de taille. Mais Alloing et Marchese ont fait preuve d'audace en confiant la pièce à un trio. Et pas des moindres puisqu'il rassemble Fabrizio Rongione dans le rôle principal tandis qu'Othmane Moumen et Mathilde Rault se glissent dans la peau d'une dizaine de personnages différents. À la constance de Fabrizio Rongione, qui en homme de principe rattrapé par l'Histoire, se met, au fil des événements, à réfléchir et se mettre en danger, s'oppose l'interprétation polymorphe – géniale – d'Othmane Moumen et Mathilde Rault. Une ronde complexe, exigeante et millimétrée, socle indispensable pour comprendre le puzzle qu'est Le bon docteur Gasparri, dont on ne peut que saluer la performance.

--> Bruxelles, Le Public, jusqu’au 25 juin.Infos et rés. au 02.724.24.44 ou sur www.theatrelepublic.be

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