Kunstenfestivaldesarts: où nous entraîne le réel transfiguré par la scène

Portrait de ville en musique, souvenirs revisités, quotidien transcendé – de Bruxelles aux confins du Pacifique.

“Éléphant” ou les brillantes héroïnes du quotidien mises en scène par la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen.
“Éléphant” ou les brillantes héroïnes du quotidien mises en scène par la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen. ©Beniamin Boar

Traverser un festival, se laisser traverser, observer les liens qui s'y nouent, absorber la matière humaine et artistique. Voilà l'aventure que le Kunstenfestivaldesarts s'attache à offrir à son public. Un public averti, avide de formes neuves, de moments forts. Un public aussi potentiellement vierge de toute expérience scénique, comme celui qui emplissait avec enthousiasme la salle du Kriekelaar jeudi matin pour une représentation d'Éléphant.

La chorégraphe Bouchra Ouizguen (Marrakech) déploie dans ce quatuor de corps et de voix la quintessence du quotidien et ses émouvantes et exaltantes héroïnes ordinaires. Devant une audience composée en majorité d’élèves du secondaire et d’habitantes du quartier, l’écoute, moins typiquement “festivalière”, est singulière, parfois dissipée, interrogative, souvent attentive, volontiers réactive. Le propos résonne au-delà de l’acte artistique, au cœur même de la vie qui se reconnaît sur le plateau, peu à peu transfigurée. D’évidence théorique, l’expérience se transforme et nous déplace dans le concret de l’instant. Les circonstances éclairent ainsi de neuf la manière passionnante et précise dont Bouchra Ouizguen articule les codes de la scène, de la danse contemporaine, et les usages d’une communauté. Avec une bouillonnante et bouleversante générosité. (Au Kriekelaar jusqu’au 22/5.)

Images perdues, mémoire reconstituée

À l'instar de la commande passée au musicien Chassol d'imaginer un portrait musical composite de Bruxelles et sa population (Chou, présenté tour à tour à l'AB, à la Monnaie et à l'Archiduc), c'est un rôle de commanditaire et de coproducteur qu'a tenu le Kunsten pour la création d'Entre le Néant et l'Infini, je me mis à pleurer. Cette première réalisation scénique du cinéaste Maxime Jean-Baptiste englobe une évanescence filmée, une présence puissante, un verbe simple et fort. Français, né de la diaspora guyanaise, basé entre Paris et Bruxelles, le réalisateur performeur est ici associé à l'artiste visuelle belgo-rwandaise Sandra Muteteri Heremans, et à la chanteuse et harpiste Sophye Soliveau.

Scandé par un dialogue épistolaire entre Bruxelles et la Guyane, et ponctué par un chœur assemblé spécialement pour l’occasion, c’est un parcours de deuil et de mémoire, d’images perdues et de souvenirs reconstitués qu’élabore Maxime Jean-Baptiste avec, en son centre, la commémoration de la mort de son cousin Lucas, abattu à 18 ans lors d’une soirée d’anniversaire, il y a dix ans.

Résolument hybride, infiniment touchant, Entre le Néant et l'Infini, je me mis à pleurer (titre emprunté à Franz Fanon) digère le réel en une forme à la fois d'une grande simplicité et d'une poésie audacieuse, âpre et douce. (Au Rideau jusqu'au 21/5.)

"Out of the Blue", performance ambitieuse et humble de Silke Huysmans et Hannes Dereere, jusqu'au 25 mai au Beursschouwburg.
"Out of the Blue", performance ambitieuse et humble de Silke Huysmans et Hannes Dereere, jusqu'au 25 mai au Beursschouwburg. ©Loes Geuens | RHoK

Trois navires au milieu du Pacifique : l'un appartenant à l'industrie, un autre à la recherche scientifiques, le troisième à Greenpeace. De cette observation et cette recherche menées en 2021, Silke Huysmans et Hannes Dereere tirent le 3e opus de leur trilogie sur l'exploitation minière, cette fois consacrée aux fonds marins. Documentaire, leur démarche est aussi spectaculaire, par écrans interposés, via une dramaturgie ciselée, ambitieuse, rigoureuse et d'une grande humilité. Out of the Blue embrasse ainsi les divers aspects de son sujet, de l'économie à l'écologie, jusqu'aux émotions et narrations qui le sous-tendent. (Au Beursschouwburg jusqu'au 25/5.)

  • Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, divers lieux, jusqu'au 28 mai – 02.210.87.37 – www.kfda.be