Ed, enceint de neuf mois : “Si j’avais su que je ne pourrais pas avoir de péridurale…”

Julie-Anne Roth met en scène une comédie grinçante du Britannique Joe Penhall.

Et si les hommes pouvaient porter et donner la vie ? Telle est la question qui fonde la pièce Birthday du dramaturge et scénariste anglo-australien Joe Penhall créée en 2012 au Royal Court Theatre à Londres. Immense succès outre-Manche, Birthday débarque à présent, en français, sur le plateau du Poche. À la barre ? Julie-Anne Roth, actrice et metteuse en scène franco-canadienne.

"La création de ce spectacle est, avant tout, une histoire d'amitié avec Marie Denarnaud (actrice française, NdlR) qui a découvert la pièce par le biais d'un téléfilm britannique, raconte Julie-Anne Roth. Quand elle a vu cette histoire, elle était dans une salle pleine de spectateurs qui riaient aux éclats et elle a eu une féroce envie de monter ce texte". "Mais, poursuit-elle, il n'existait qu'en anglais. Joe Penhall est d'ailleurs peu traduit en langue française. Elle savait que j'avais beaucoup joué Shakespeare ainsi que des auteurs contemporains anglais. L'agent de Joe Penhall a donné un accord de principe pour qu'elle puisse faire vivre le projet, mais, assez vite, on a été coincées, car, en France, dès qu'on avait envie de faire lire la pièce à un producteur ou un acteur, ils disaient ne pas suffisamment maîtriser l'anglais. Donc, on a, naturellement, enclenché le processus de traduction ensemble". En parallèle, "Olivier Blin, directeur du Poche, s'était intéressé à mes dernières mises en scènes et m'avait fait part de son envie de travailler avec moi, reprend-elle. Je lui ai alors soumis la traduction de Birthday qu'on venait d'achever". Le coup de coeur du Poche est immédiat. Seule condition : la production et la distribution doivent être 100 % belges.

La scénographie est confiée à Olivier Wiame et les comédiens – Eno Krojanker, Nancy Nkusi, Anabel Lopez et Dominique Patuelli – choisis sur audition. "Les acteurs belges sont géniaux !, s'enthousiasme Julie-Anne Roth. L'idée de travailler avec eux m'enchantait. Je savais que je serais à un endroit de fantaisie, de connaissance du plateau, d'intelligence du texte, de prise de risque. Il n'y a pas de poussière : le geste théâtral est libre, affranchi, citoyen. L'attitude des acteurs belges sur un plateau n'est pas bourgeoise. C'est très perceptible".

Une comédie d’inversion, mais pas que

Vêtu d’une blouse d’hôpital et allité, Eno Krojanker, avec son gros ventre d’homme enceint, est en pleine répétition aux côtés d’Anabel Lopez. Ils forment le couple Ed et Lisa qui vont avoir un enfant. Comme Lisa, cadre dans une entreprise, est inondée de travail, ils ont décidé d’inverser les rôles : c’est Ed qui porte leur bébé. C’est donc lui qui va expérimenter la grande aventure de l’accouchement. Il est inquiet, grognon, injuste… La sage-femme et la gynécologue sont débordées par les urgences médicales et ne le rassurent pas beaucoup.

"Mon premier réflexe a été d'être amusée par le principe d'inversion, se souvient la metteuse en scène, comme dans les comédies de Marivaux, de Shakespeare ou même des films américains (en 1994, Arnold Schwarzenegger était enceint dans Junior d'Ivan Reitman, NdlR). Embrasser le point de vue de l'autre, changer d'angle me plaît beaucoup. Puis, j'aime la façon dont la pièce glisse peu à peu vers quelque chose de plus féroce, 'bousculant'".

Au-delà, la pièce étrille la déliquescence des soins de santé en Grande-Bretagne. "Mais la crise sanitaire nous a montré que cela nous concernait aussi de l'autre côté de la Manche, continue-t-elle. De ce point de vue, la pièce est édifiante puisque les deux personnages qui représentent le corps médical sont essorés par le fonctionnement de l'hôpital. Ils sont mal traités et ils deviennent, malgré eux, maltraitants avec ce couple qui vit un épisode émotionnellement très fort".

Une prothèse d’homme enceint

"Ce qui est très jouissif dans le rôle d'Ed, observe pour sa part Eno Krojanker, c'est que je passe par des états émotionnels assez forts tout en gardant l'humour qui se niche derrière". Et de développer : "Il est évident que si, pendant 1h30, je ne joue que la souffrance de quelqu'un qui va accoucher, c'est compliqué. Donc, ce qui m'intéressait, ce sont ces allers-retours entre la souffrance, une réalité médicale, scientifique, et le fait qu'un homme accouche soit énorme, mais que ça pourrait aussi être vrai".

"On a travaillé longtemps avant d'atterrir dans cette salle de répétition, complète Julie-Anne Roth, mais, au moment où Eno a enfilé sa prothèse d'homme enceint, il a commencé à chercher sa démarche, les reins un peu lourds, et il y a quelque chose de physique qui est devenu organique". Eno Krojanker confirme : "Souvent, en tant que comédien, on se raconte des choses : je vais jouer tel état, je vais me raconter ça pour me mettre dans tel état. Mais, ici, je ne me raconte rien. Il y a un accessoire très concret qui est plaqué sur moi, qui est lourd et encombrant, et change ma façon de me tenir, me comporter". Toutefois, "on n'est pas dans un documentaire, souligne-t-il. Voilà pourquoi je n'ai pas ressenti le besoin d'observer des femmes enceintes pour préparer mon rôle. J'ai plutôt travaillé au feeling, en testant ce qui fonctionnait ou pas dans chaque scène, avec les attitudes, les rapports aux autres personnages, etc. Il fallait une harmonie qui se raconte et évolue du début à la fin".

--> Bruxelles, Théâtre de Poche, du 9 au 25 juin. Infos et rés. au 02.649.17.27 ou sur www.poche.be