L’humanité merveilleuse de Peter Brook

Le légendaire metteur en scène Peter Brook est mort samedi à l’âge de 97 ans.

L’humanité merveilleuse de Peter Brook
©AFP

Ce Britannique installé en France depuis 1974 fut un des plus grands metteurs en scène des 60 dernières années, réinventant l'art de la mise en scène en privilégiant des formes épurées au lieu des décors traditionnels.

Après avoir exercé les plus hautes fonctions à Londres et New York, il s'était installé à Paris et créait en 1973 les Bouffes du Nord qu'il a dirigé jusqu'en 2010 tout en continuant à y donner ses spectacles. Ses mises en scène sont restées légendaires comme celles de La Tempête et Le songe d'une nuit d'été de Shakespeare en 1970, La Cerisaie de Tchékhov et Le Mahabharata présenté à Avignon en 1985 à la carrière de Boulbon durant toute une nuit.

Il est aussi l'auteur de nombre de réalisations d'opéra (Une Flûte enchantée encore en 2010) et de cinéma.

Il est né à Londres le 21 mars 1925 de parents immigrés juifs originaires de Lettonie, un pays qui faisait alors partie de l’Empire russe. Ce lien qu’il avait ainsi avec la Russie s’est renforcé avec son mariage avec l’actrice Natasha Parry (1930-2015).

Les parents de Peter Brook vécurent un moment à Liège où ils se marièrent.

Le jeune Peter rejetait l'école anglaise : "J'allais d'école en école, voyant que tout ce système était absurde ", nous disait-il, lors des quelques rencontres que nous avons eues avec lui, toujours marquées par l'extrême humanité de tout son être et de tous ses mots.

Sa carrière de metteur en scène fut fulgurante avec, à 22 ans à peine, une mise en scène de Roméo et Juliette de Shakespeare donnée à Stratford-upon-Avon.

Enfant terrible des scènes européennes, il voyagea beaucoup avant de se fixer à Paris, invité d’abord par Jean-Louis Barrault puis créant les Bouffes du Nord qui devenaient d’emblée un pôle important de la création théâtrale en Europe.

Epuré

Comme les plus grands artistes arrivés au faîte de leur art, il ne cherchait ses dernières années que l'essentiel, il épurait sans cesse, pour arriver à toucher l'émotion même. Une démarche théorisée dès les années 60, renonçant au décor, au profit de ce qu'il appelait "L'espace vide"qui doit mieux stimuler l'imagination du spectateur.

Après avoir tout réalisé dans sa jeunesse, il optait pour une démarche de plus en plus minimaliste et paradoxalement plus juste et poignante.

On l’a vu dans ce mouvement d’épure aux Bouffes du Nord à Paris comme au Festival d’Avignon: avec des spectacles qui retournaient à l’essence du théâtre, c’est-à-dire uniquement des acteurs, des voix, des chants, l’émotion.

"La mémoire, nous disait-il, ne m'intéresse que si elle débouche sur un événement présent, si elle est re-présentation. Tout le côté lourd du vieux théâtre, par le décor et les costumes d'époque, repoussait au contraire la mémoire dans le passé. Ce qui nous ébranle est ce qui vit dans le présent. Pour cela, un acteur n'a besoin de rien si ce n'est l'essentiel: les spectateurs et des mots pour qu'un lieu d'imagination atterrisse dans le présent. "

"C'est seul, avec le temps, qu'on prend le chemin vers l'intime et qu'on quitte celui de l'extravagance. "

Peter Brook montait aussi bien des auteurs indiens, qu'africains ou russes, pour en montrer ce qui les unit: "Pour moi, tout ce qui sépare les gens est abominable. Partout ils ont les mêmes joies, les mêmes passions sous des formes différentes. Il y a partout des êtres souffrants mais pleins d'aspirations identiques. La base de mon travail international est l'idée qu'il n'y a qu'une grande culture humaine et que chaque culture est un fragment de celle-ci."

Ode à l’Afrique

Shakespeare et Tchékhov restaient des passions pour lui car "ils rendent visibles les couches cachées d'un être humain à la rencontre d'autres êtres.

Sa rencontre avec l'Afrique fut capitale aussi "En allant en Afrique, j'ai trouvé une culture aussi riche au moins que la culture asiatique. Certes, elle ne s'incarne pas dans des écrits ou des monuments, mais bien dans les rapports humains, dans la finesse des structures familiales, dans la pureté de leur sensibilité. Leur religion animiste, le vaudou, n'est pas respectée comme les grandes religions. Pourtant elle devrait l'être car elle indique que tout ce qui se passe se reflète dans les nuages, le ciel, le vent. On rit qu'ils appellent ça de noms de dieux, mais parler de « Dieu le père et Dieu le fils » n'est pas plus intelligent. "

"J'ai visité un jour un roi africain, poursuivait-il, qui vivait dans une hutte dans un petit village. Il fallait entrer à quatre pattes par une porte d'un mètre seulement de haut. Et j'y ai rencontré un roi d'une exquise finesse. J'ai vu la différence quand, peu après, je fus invité en Iran, par l'impératrice dans ses fastes. J'ai un immense respect pour l'Afrique, sa danse, sa musique. J'en suis arrivé à la conclusion que dans la longue évolution de l'humanité, on arrive au déclin inexorable de l'Occident, que cela prenne quelques mois ou siècles, il est certain. Mais ensuite, dans le grand cycle historique, la dernière grande évolution sera celle qui verra monter l'Afrique, c'est là que se situera le mouvement ascendant. "

Peter Brook était le père de la metteuse en scène Irina Brook et du réalisateur Simon Brook.