Les audaces de la Biennale Teatro

Le volet Théâtre de la Biennale de Venise réussit un bel équilibre entre valeurs sûres et jeune création. Récit d'une brève mais intense immersion.

Antoine Neufmars a lancé à Venise, Campo Sant'Agnese, les premières de son "Odorama", performance participative, théâtrale, plastique, sensorielle à la rencontre de nos émois, nos souvenirs, nos désirs révélés par les odeurs.
Antoine Neufmars a lancé à Venise, Campo Sant'Agnese, les premières de son "Odorama", performance participative, théâtrale, plastique, sensorielle à la rencontre de nos émois, nos souvenirs, nos désirs révélés par les odeurs. ©Courtesy La Biennale di Venezia © Andrea Avezzù

Les lions sont partout dans la Sérénissime, et chaque festival distribue les siens. La Biennale Teatro 2022 auréolait de sa crinière dorée le travail de Christiane Jatahy, metteuse en scène et réalisatrice brésilienne dont Le Présent qui déborde vit le jour à Avignon après une importante résidence de création à Bruxelles, chez son producteur délégué le Théâtre national.

C'était en 2019 et, trois ans et une pandémie plus tard, la pièce n'a pas fini de résonner au gré de ses ramifications, des questions qu'elle soulève, des indignations qu'elle formule, en ce qu'elle "attaque les ambiguïtés et tous les visages du fascisme", comme l'indiquaient les directeurs artistiques du département Théâtre de la Biennale Stefano Ricci et Gianni Forte, lors de la remise du Lion d'or.

Un trophée que Christiane Jatahy reçut "comme artiste – catégorie de la population criminalisée par le régime brésilien actuel – et comme femme" à l'écoute de tous les exils, de toutes les menaces, de tous les corps "noirs, autochtones, différents". "Nous sommes des femmes. Nos corps ne nous appartiennent toujours pas".

Corps "chauds" et corps "froids" cohabitent dans son art qui mêle l'instant du plateau et le différé de l'écran. Son art de la présence, de la rencontre, du lieu qui le reçoit mais aussi d'où il naît. En l'occurrence cet espace dénié aux communautés autochtones du Brésil et d'ailleurs.

Ces sujets seront encore présent dans la nouvelle création de la désormais Lionne d'or (Leonessa d'oro) Après le silence (Depois do silêncio) – que présenteront le Singel à Anvers et le National à Bruxelles à l'automne. Nous y reviendrons.

Premières mondiales

Du Loco de Natacha Belova et Tita Iacobelli, d'après le Journal d'un fou de Gogol, reçu avec enthousiasme par le public vénitien, au triptyque de Peeping Tom, en passant par le désormais Gantois Milo Rau et La Reprise. Histoire(s) du Théâtre (I) retraçant le meurtre odieux du jeune gay Ihsane Jarfi à Liège en 2012, nombre de reprises de spectacles belges ont émaillé cette édition du festival.

S'y donnaient aussi des premières mondiales remarquées.

Lauréat du Biennale College Teatro pour les metteuses et metteurs en scène de moins de 35 ans, Olmo Missaglia – issu de l'Insas en 2019 – nous entraînait dans Una foresta, au cœur des aspirations et désillusions de jeunes adultes. Comme beaucoup d'autres, indique le metteur en scène, "j'ai grandi sur une ligne de démarcation: trop proche des vieilles idéologies pour les rejeter, et cependant pas assez naïf pour croire sincèrement en elles". En résulte Une forêt dont les ombrages irrévérencieux se nimbent de poésie et d'un humour oscillant entre le pince sans rire et le grand guignol. Soutenu entre autres par les Tanneurs, le Bamp et Wolubilis, un spectacle estampillé MoDul auquel on souhaite un avenir sur nos scènes.

Primé lui pour son projet de performance "site specific" (conçu pour l'espace public), Antoine Neufmars aura déployé chaque soir à 18h, au Campo Sant'Agnese, le dispositif de son Odorama. Où le performeur, d'abord crooner à chapeau de cowboy et voix de velours, convie trois personnes à se prêter tour à tour à une expérience: faire appel à leur mémoire olfactive. Au départ d'un diagnostic d'anosmie sévère, Antoine Neufmars est parti à la reconquête de ce sens en en questionnant d'autres. Odorama se veut donc d'abord "le journal de bord de mes sursauts de mémoire, de mes traversées nocturnes, où grâce à la force des images, des écrits, des senteurs, des textures que je recrée dans ma chambre comme un savant fou, j'ai développé une narration sensuelle inédite à mon propre corps, à mon désir", note-t-il. Et à chaque performance participative vient enrichir son répertoire de souvenirs connectés à l'odorat.

Performance globale et chaque soir différente, le processus ne se limite pas à la présentation de senteurs aux personnes appelées à la table, mais réactive plus largement ce que le corps et l'esprit emmagasinent de sensations, ou ce que les mesures anti-covid ont éloigné de nous pendant de longues périodes récentes. Intrigante, d'une préciosité parfois décalée, la performance de Garçongarçon a tracé son chemin sensible dans le jour déclinant sur Venise; elle bénéficierait d'un espace public – le principe lui sied – propice à un peu plus d'intimité.

Plongeon au cœur de la masculinité toxique

Et puis il y eut Yana Ross. Inclassable et implacable metteuse en scène née à Moscou, dans l'URSS de 1973, ayant grandi à New York, de racines lettones avérées et juives longtemps tues, nomade des scènes, de la Pologne à l'Islande, en passant par Séoul, et très largement connue dans le monde théâtral germanophone, elle est depuis 2019-2020 et jusqu'à 2022-2023 membre de l'équipe artistique permanente de la Schauspielhaus Zürich.

C'est par les coulisses et en traversant les modules du décor que le public entre dans la salle puis rejoint le gradin avant de découvrir Brief Interviews with Hideous Men – 22 Types of Loneliness. Tirée de l'ouvrage de l'auteur américain David Foster Wallace, la matière du spectacle prend des allures mi-cliniques mi-organiques. Épaulée par une distribution d'une puissance hors du commun (avec pour bémol l'accident subi par l'un des acteurs, plongeant l'équipe ce soir-là dans un état d'énergie quelque peu infléchi), la metteuse en scène convoque, en métaphore des divers visages et attitudes de la masculinité toxique, la figure emblématique du cowboy, revêtu cependant de couleurs de dragées, et roulant des mécaniques en guise de préambule, tandis qu'une travailleuse du sexe s'affaire très explicitement avec un client.

La déshumanisation, l'objectification des relations sociales et intimes, les repères flous et les identités malmenées innervent l'œuvre de Wallace, que vénère Ross au point d'avoir omis – à la Biennale, pour les premières représentations surtitrées du spectacle – la synthèse nécessaire à la traduction pour ne pas grever la réception de l'ensemble. Gageons que le dispositif se sera largement amélioré lorsque les Hommes hideux débarqueront à Bruxelles, au National, en avril 2023.

  • La Biennale Teatro 2022, 50e édition, avait lieu du 24 juin au 3 juillet, pavoisée de rouge (Rot) par ses curateurs. Infos, images, inspirations: www.labiennale.org
  • La Biennale Danza se tiendra du 22 au 31 juillet.
  • La Biennale Arte se poursuit quant à elle jusqu'au 27 novembre.