Il dépense 200 000 euros pour un tableau... blanc : une violente dispute éclate

Même trio de comédiens mais nouvelle mise en scène pour l’excellent “Art” de Yasmina Reza. Au Public.

Serge (Pierre Dherte), Marc (Alain Leempoel) et Yvan (Bernard Cogniaux) devant l’objet de la discorde.
Serge (Pierre Dherte), Marc (Alain Leempoel) et Yvan (Bernard Cogniaux) devant l’objet de la discorde. ©Gaël Maleux

Il avait clôturé sa programmation 2021-2022 en juin avec la pièce Bella Figura de Yasmina Reza. Voici que le Théâtre Le Public inaugure, en ce mois de septembre, sa nouvelle saison avec cette même formidable autrice et l'un de ses textes les plus adaptés au monde : Art. Immense succès dès sa création en 1994 à Paris, la pièce débarque en Belgique quatre ans plus tard avec, dans les rôles principaux, trois jeunes comédiens – Alain Leempoel, Pierre Dherte et Bernard Cogniaux –, mis en scène par Adrian Brine. L'histoire ? Serge (Pierre Dherte), dermatologue aisé et amateur d'art, a acheté "une toile blanche d'environ 1m60 sur 1m20 avec de fins liserés blancs transversaux" pour la somme de… 200 000 euros. Son ami Marc (Alain Leempoel), ingénieur dans l'aéronautique mais peu enclin à la modernité, est saisi par le prix exorbitant de l'œuvre et ne peut s'empêcher de railler Serge et de désapprouver son acquisition : "Serge, tu n'as pas acheté cette merde 200 000 euros ? !". Quant à Yvan (Bernard Cogniaux), fraîchement employé dans une papeterie, il préfère ne pas prendre position et rester en-dehors du conflit. Mais la tension monte : les mots débordent, cognent. La dispute, violente, éclate. C'est fin, aiguisé, caustique, terriblement ironique et drôle : dans Art, chaque joute verbale est irrésistible tant Reza cible à merveille, sans surplus, l'enjeu qui anime chacun de ces trois mâles dans ce combat de coqs.

Une version de la maturité

Après une reprise dix ans plus tard, en 2008, c’est en sexagénaires accomplis et devenus de fidèles amis au fil du temps, que le trio se retrouve aujourd’hui sur les planches du Public, dirigé, cette fois, par Alain Leempoel (Adrian Brine a disparu en 2016).

En version de la maturité, Art se joue, ici, davantage sur le ton de l'humour, de la plaisanterie entre amis de longue date. Les mots, parfois acerbes, de Yasmina Reza n'ont, certes, pas changé, mais Alain Leempoel, Pierre Dherte et Yves Cogniaux y insufflent, tout en justesse, une certaine sagesse et une certaine distance, qui évitent de faire basculer les propos de leur personnage dans la méchanceté gratuite. Néanmoins, la mise en scène d'Alain Leempoel orchestre fort bien, mais tout en subtilité, les rapports de dominance entre les protagonistes en les faisant se (dé)placer, dans une configuration essentiellement triangulaire, tantôt assis ou debout et tantôt face ou dos au public,

Il dépense 200 000 euros pour un tableau... blanc : une violente dispute éclate
©Gaël Maleux

Le décor originel de la pièce (un salon immaculé très dépouillé) fait, lui, place à la magnifique scénographie, sobre en noir et blanc, mais très imaginaire, de Vincent Lemaire : un pourtour blanc posé sur la scène se reflète dans un immense miroir en arrière-plan tandis qu'un long banc blanc recouvert de sièges noirs traverse le plateau de part en part. Pièce de théâtre, Art se fait ainsi, aussi, invitation à aller déambuler dans un musée, une exposition…

--> Bruxelles, Le Public, jusqu’au 15 octobre. Puis, en tournée en novembre et décembre à Éghezée, Wavre, Arlon, Namur, Ciney, Nivelles, Mons et Ath. Infos et rés. sur www.theatrelepublic.be/art