Le spectacle "Corps extrêmes": tout en puissance, sagesse et haute voltige

"Corps extrêmes" ouvre la saison des Halles de Schaerbeek. Un spectacle mis en scène par le chorégraphe Rachid Ouramdane. Vu et apprécié à Paris.

Le spectacle "Corps extrêmes": tout en puissance, sagesse et haute voltige

Il y a presque toujours du vent. Le vent peut être un ami. Ou un ennemi." Seul, là-haut, sur son fil, le célèbre Nathan Paulus - qu'on a déjà pu voir au sommet de la Défense ou de la tour Eiffel - prend de la hauteur sur le cours du monde et livre ses pensées, celles qu'on croit deviner lorsqu'un highliner , funambule moderne, nous contraint à lever les yeux au ciel pour l'observer, en apnée, avancer sur la sangle, en équilibre entre l'envol et le vide, le risque et la sécurité.

Il confie voir sa grand-mère sourire dans les nuages, se laisse emmener par la concentration, et parfois les hallucinations. Il avance, en confiance, solitude et lenteur vers ces Corps extrêmes imaginés par Rachid Ouramdane et peaufinés pendant le confinement.

Soudain, une dizaine d’artistes surgissent sur la ligne de crête. Acrobates aériens de la vie. Prêts à redescendre sur terre.

"Il m’est arrivé de pleurer en haut des crêtes. De ne plus vouloir prendre de tels risques […] J’ai senti l’impact de mon corps sur celui des porteurs. J’ai entendu leurs cris de douleur. […] Dans ma discipline, c’est la nature qui décide. On interdit aux gamins de grimper ou courir mais on dénature l’être humain…"

La fin du monopole de la parole

Les corps n’ont plus le monopole de la parole. Une voix off confie les angoisses de l’alpiniste. Parfois transformées en véritable ancrage. La grimpeuse évolue, un pas après l’autre, sur la paroi rocheuse, en quête de chaque aspérité, au cœur de cette nature imposante et vertigineuse qui, en alternance avec un mur d’escalade, par un effet de mapping bluffant, s’invite sur le plateau de Chaillot.

La salle du monumental Théâtre national de la danse est pleine à craquer. Les 1200 spectateurs, rassemblés sous la place du Trocadéro, sont comblés. Le Covid paraît loin, malgré les menaces de nouveaux variants qui continuent à sourdre. Les coudes, les corps se touchent, dans les rangs comme sur les planches où, sans les bras et les mains accueillants de l’autre, l’être se verrait réduit à néant.

Le rapport au toucher

Ce rapport au toucher, à l’épiderme, à la fraternité, le danseur et chorégraphe Rachid Ouramdane, qui, après le Centre national chorégraphique de Grenoble, a pris la direction de Chaillot, l’a gardé en ligne de mire durant la création et s’en voit récompensé tant sa générosité passe la rampe.

Après des débuts méditatifs portés par les musiques contemporaines et parfois dissonantes de Jean-Baptiste Julien, la virtuosité reprend le dessus pour une succession d’acroportés millimétrés et chorégraphiés où l’on croit entendre retomber le corps de l’acrobate sur les avant-bras des porteurs, prêts à le lancer toujours plus loin, toujours plus haut, jusqu’à rejoindre la sangle de l’équilibriste, à se laisser suspendre par lui, d’une seule main, tel un pendule ou une poupée désarticulée dans un lâcher-prise désarmant qui cache une autre forme de contrôle.

Mêlant plusieurs disciplines, dont la parole mais aussi l'intérieur et l'extérieur si chers au chorégraphe - qui rejoint dès qu'il le peut son petit village de montagne -, Corps extrêmes convoque les limites avec une sagesse édifiante.

Spectacle d’envergure et d’amplitude, il ouvrira, en puissance et force tranquille, la saison des Halles de Schaerbeek. Un spectacle qui ne manque pas d’arguments et pourrait drainer dans son sillage un public pour le reste de l’année tant il démontre, l’air de rien, ou de beaucoup, l’intelligence humaine du cirque contemporain, la solidité de nos fragilités, la nécessité de la solidarité.

Bruxelles, Halles de Schaerbeek, du 28 au 30 septembre à 20 h - 02.218.21.07 - www.halles.be

De la peur à la solitude, le cirque en quelques mots-clés

À l'issue de la première représentation de Corps extrêmes , au Théâtre national de Chaillot, le metteur en scène Rachid Ouramdane, le highliner Nathan Paulin et l'acrobate Airelle Caen nous consacrent quelques minutes pour livrer leur ressenti et les coulisses de la création. Plongeon dans l'âme des artistes en quelques mots-clés.

Peur : "Je trouve très beau quand Nina dit : 'Je ne veux pas de cette responsabilité-là, de cette peur-là.' Il y a des choses très identitaires liées aux spectateurs. C'est cela que je voulais partager et non leurs corps héroïques, virtuoses, même si on ne va bien sûr pas se priver de ce plaisir. " (R.O.)

Extrême : " Quand Rachid m'a parlé pour la première fois du spectacle, je ne me suis pas reconnue comme extrême, car je ne vois pas ma pratique comme extrême. Après, quand on a creusé, j'ai réalisé que la résonance était beaucoup plus large et en fait je me sens dans une extrême confiance, une extrême sensibilité, une extrême porosité par rapport à mes partenaires et j'ai réalisé que mon extrême à moi n'était pas uniquement dans le risque, dans une chute mais dans des rapports beaucoup plus intimes, beaucoup plus fins, comme si cette pièce m'avait ouverte à des extrêmes qu'on ne connaît pas a priori ." (A.C.)

Lenteur : " Je suis profondément un contemplatif. On a commencé ce projet pendant le Covid. La première façon qu'on a eue de se revoir, c'est quand on nous a autorisés à retrouver des spectateurs, dans des espaces aérés. On est allés dans des magnifiques paysages, on a tiré une ligne pour Nathan entre deux forteresses dans la vallée de la Morienne, les acrobates se sont mis à grimper sur ces vestiges, sur les forts qui étaient là. On a sonorisé toute une vallée. On pouvait voir les artistes de très loin, de très près. Cette invitation au paysage, il faut lui donner le temps d'exister, même dans le jeu d'interprète. Cette lenteur, cette sérénité, qui nous invitait à regarder la végétation, les forteresses, relève de l'équilibre. S'ils en font trop, on ne regarde qu'eux, s'ils n'en font pas assez, on regarde ce paysage." (R.O.)

Nature : " Le rapport à la nature était là avant le Covid. Je vivais à la montagne, dans un endroit où je suis très entouré de gens qui grimpent, où chaque journée ensoleillée accueille une dizaine de parapentes au-dessus de ma tête. C'est un monde aérien que je vois souvent aujourd'hui car dès que je le peux, je retourne dans ma montagne. Cette attention au vivant, un grand sujet de société du moment, j'avais envie de l'aborder à travers les éléments, les acrobates, leurs partenaires. " (R.O.)

Politique : " Tout le monde s'entraide. Il n'y a pas de porteur et de porté. Il y a une vraie fraternité, une symbiose, un côté presque politique dans ces corps qui se soutiennent ." (R.O.)

" Je vis ma pratique d'acrobate en collectif comme quelque chose d'extrêmement politique et revendicateur. Les autres sont tout pour moi. Plus on va loin, plus je trouve cela politique. Pendant le Covid, personne ne se touchait, ne s'approchait. On a besoin de cela, portons-nous, touchons-nous ." (A.C.)

Chorégraphique : " Le collectif XY réunit des voltigeurs mais il est intéressant de voir comment ils sont influencés par les murmures des étourneaux, ce qu'on appelle les murmurations, les enfants dans les cours d'école, certains sportifs, un corps dans l'espace… C'est la définition de la chorégraphie, même si certains s'attachent à la beauté du geste. Pour moi, le chorégraphique, ce n'est pas tant ce qu'on fait mais comment on invite à regarder. Kantor s'était planté devant des vagues et faisait semblant de les orchestrer. Et soudain, on avait l'impression que les vagues lui répondaient ." (R.O.)

Solitude : " D'habitude, je suis seul. Pour moi, c'est nouveau de travailler avec les autres. Repartager la performance rend la chose plus intense, plus belle, différente chaque fois. J'aurais beaucoup moins de plaisir à jouer cette pièce seul ."