Daniel Scahaise avait fait de sa devise une troupe: Théâtre en Liberté

Comédien, régisseur, metteur en scène, scénographe, il est décédé peu avant ses 78 ans. Il avait piloté le Théâtre de la place des Martyrs pendant 17 saisons.

“Un spectacle se crée entre amis unis par le désir de faire partager ce rêve au public”, disait Daniel Scahaise. Ici régisseur, l’une de ses multiples fonctions théâtrales.
“Un spectacle se crée entre amis unis par le désir de faire partager ce rêve au public”, disait Daniel Scahaise. Ici régisseur, l’une de ses multiples fonctions théâtrales. ©DR

Le Théâtre des Martyrs et Théâtre en Liberté ont annoncé mercredi le décès de Daniel Scahaise, la nuit précédente. "Il s'était retiré sur une île grecque et c'est là qu'il a tiré sa révérence."

Né le 14 octobre 1944 à Ixelles, il suit – après une scolarité qualifiée de "chaotique" – des cours d'architecture à Saint-Luc et d'art dramatique chez Paul Florian, à l'Académie d'Anderlecht. Ses débuts se font au Théâtre du Méridien où, à la fois régisseur, comédien et décorateur, il rêve à Shakespeare, Stendhal, Tchekhov. Il devient l'assistant de Roland Ravez (Théâtre de Quat'sous) et travaille plusieurs saisons au Théâtre des Galeries – où il crée en 1975 sa première mise en scène, Le Barbier de Séville –, mais aussi entre autres au Théâtre Molière, à la Comédie Claude Volter, au Nouveau Théâtre de Belgique, au Théâtre du Parc.

Défenseur du théâtre populaire

On lui connaît un penchant pour Wagner, Dumas père et la musique pop. Mais aussi pour la comédie musicale, l'opéra, le cinéma. Admirateur de Chéreau, Brook et Strehler, Daniel Scahaise défendra tout au long de son parcours un théâtre populaire, ancré dans des lieux parfois improbables. Que l'on songe à Meurtre dans la Cathédrale de T.S. Eliot à la Cathédrale Saint-Michel (1994) ou à La Résistible Ascension d'Arturo Ui de Bertolt Brecht au Musée du Transport urbain bruxellois (1994), ou encore au Vaudeville, salle de spectacle longtemps désaffectée où il montera notamment Les Trois Sœurs, lui valant le Prix Tenue de ville de la mise en scène en 1996.

C'est à l'été 1990, pendant les représentations de Cyrano à l'abbaye de Villers-la-Ville, que germe le désir d'une troupe de comédiennes et comédiens. Daniel Scahaise en sera la locomotive. "C'était le début d'une magnifique histoire avec ses hauts et ses bas, ses espoirs et ses désillusions. La naissance d'une seconde famille et de belles amitiés", indique Théâtre en Liberté.

Collectif

Officiellement fondé en 1992, le collectif rassemble une vingtaine de personnes aux rôles fluctuants, artistiques et techniques, dans un fonctionnement alors encore peu courant.

Lorque la direction du Théâtre de la place des Martyrs lui est confiée, en 1998, Daniel Scahaise y emmène et y associe étroitement la troupe, qu’il la mette en scène lui-même ou qu’elle se lance dans des aventures imaginées par d’autres. Il y accueillera en résidence plusieurs autres compagnies, de Biloxi48 à Point Zéro, en passant par L’Envers du théâtre ou La Servante.

Ambition, ampleur et mouvement font en tout cas partie du paysage théâtral composé par Scahaise, avec Musset (On ne badine pas avec l'amour, Lorenzaccio), Shakespeare ( Le Roi Lear, Hamlet), Pirandello (Six personnages en quête d'auteur), Durrenmatt (La Visite de la vieille dame), Boulgakov (Le Maître et Marguerite), Laclos (Les Liaisons dangereuses), Ionesco (La Cantatrice chauve), Goldoni (Les Rustres), Molière (Le Misanthrope), parmi tant d'autres.

Citoyenneté, pédagogie

Avec aussi, toujours, le souci d’un art qui se partage avec le plus grand nombre.

"J'estime que le théâtre a une fonction de citoyenneté et une vertu pédagogique. Plus on apprend à connaître et plus on connaît, plus on peut admettre les autres et leur façon de penser. L'enseignement, à cet égard, est vital, et le théâtre en fait partie", déclarait Daniel Scahaise en 1998, alors qu'étaient commémorés les événements de Mai 68.

À la tête des Martyrs jusqu'en 2016, il passera alors le relais à Philippe Sireuil, tandis que Théâtre en Liberté poursuit l'aventure. Orphelin aujourd'hui, en pleines répétitions du Procès de Kafka dont la première aura lieu le 20 septembre. Longuement suspendu par le covid, le spectacle, note la troupe, "sera joué en sa mémoire, pour tous ceux qui l'ont connu et apprécié".

Daniel Scahaise "vivait avec intensité et générosité tout ce qu'il entreprenait", souligne l'équipe du Théâtre des Martyrs, saluant un homme de passion, parti couler à Paros des jours doux, à "cultiver des tomates, relire des livres à [son] aise, et puis parler avec des gens", dans un petit village où règnent solidarité et dialogue. Et où Danilos s'est éteint.

La fougue d’un pirate

C'est pourtant bien de sa fougue que se souviendront ses camarades de théâtre, comme Lorent Wanson, invité en 2015 à monter Les Bas-Fonds de Gorki avec Théâtre en Liberté. C'est "l'histoire d'une philosophie de troupe incroyablement fidèle", dit-il en pensant au metteur en scène et à "son envie parfois énorme d'affronter les classiques".

Des souvenirs que partagent des générations d'artistes. "Daniel était capable de passer de ses énormes et breugheuliens accès de colère à la tendresse d'une excuse ou d'une anecdote savoureuse", note encore Lorent Wanson, avec affection.

"Tour à tour colérique et généreux, prosaïque et épris de beauté", ainsi le décrit Michael Delaunoy : "Il a mené Théâtre en Liberté à la façon d'un pirate fendant les flots déchaînés c'est en tout cas l'image que j'aime garder de lui. Jusqu'à cette retraite sur une île grecque où je ne peux l'imaginer autrement (et au mépris du bon sens) que vêtu à l'antique tel un personnage d'Homère…"