"Le nucléaire pacifiste n’existe pas ! C’est un leurre !"

Comédienne et activiste anti-nucléaire, Marie-Laure Vrancken crée un récit-performance tiré de son expérience.

"Le nucléaire pacifiste n’existe pas ! C’est un leurre !"
©DR

Le nucléaire a, pourrait-on dire, presque toujours fait un peu partie de sa vie. "J'ai grandi à Flémalle, entre Liège et Huy, donc le paysage des tours de réacteurs, je le connais bien depuis mon enfance, raconte Marie-Laure Vrancken, comédienne et activiste anti-nucléaire, dont le récit-performance 2 minutes à vivre, ici…, à découvrir dès ce mercredi, est tiré de son vécu de militante. Mais, à l'époque, je ne comprenais pas trop ce que c'était. Je savais que ça fournissait la lumière de ma lampe de chevet et de toutes les maisons, mais, au-delà de ça, je n'étais pas conscientisée".

C'est sa première action directe, sur le terrain, en 2016, qui va tout changer. "Depuis quelque temps, je fréquentais la Maison de la paix à Bruxelles et l'association Agir pour la paix, explique-t-elle. J'avais assisté à pas mal de leurs soirées conscientisantes, dont l'une avec Luc Barbé, auteur de La Belgique et la bombe. Comme ce sont des militants actifs, à un moment donné, je me suis dit que je devais aller sur le terrain de l'action directe. Et, à ce moment-là, a été lancée une invitation à rejoindre un mouvement international qui allait bloquer pendant un mois une base militaire à Burghfield, près de Londres. Je me suis dit que c'était le moment de me lancer".

Sadako, la fillette aux origamis

Sur place, elle expérimente, pendant quelques jours, ce qu'est l'action directe, "donc le blocage classique, c'est-à-dire se coucher devant l'entrée de cette base militaire, où sont construites les têtes de missiles Trident pour les sous-marins, afin d'empêcher les camions de passer". C'est là, à Burghfield, "perdu en pleine campagne", qu'elle fait la rencontre d'"une vieille dame", Sylvia, "une militante anglaise anti-nucléaire et pacifiste". "La première fois que je l'ai vue, je me souviens m'être demandée : 'Mais qu'est-ce qu'elle bricole la vieille ?'", reprend la comédienne. À l'observer, elle comprend que Sylvia assemble des guirlandes à l'aide de petits oiseaux en papier, qu'elle vient nouer solidement aux grilles de la base, "ce qui dérangeait très fort et fâchait les militaires". "Inuitivement, je me suis approchée d'elle et je lui ai demandé de m'apprendre à créer ces origamis, mais, pour moi, ça restait du bricolage, poursuit-elle. C'est là que Sylvia a poussé un long soupir de découragement et m'a expliqué que ces origamis étaient, en fait, liés à l'histoire réelle d'une petite fille (Sadako Sasaki, NdlR) décédée à l'âge de 12 ans d'une leucémie à la suite du bombardement d'Hiroshima et dont les grues en papier ont fait d'elle un symbole de paix dans le monde entier".

“J’étouffais dans la boîte noire”

"Dès que j'ai entendu et lu cette histoire bouleversante, se souvient-elle, ça a réveillé l'artiste qui est en moi. Je me suis dit que j'avais envie de la partager, la raconter". À cette période-là de sa vie, Marie-Laure Vrancken est, en effet, en plein questionnement sur son engagement en tant que comédienne. "Je me demandais si c'était suffisant d'être sur une scène et de débattre de questions et problématiques. J'étais en crise. J'étouffais dans la boîte noire. J'aspirais à être dans le monde. Le hasard a fait que j'ai reçu des mails d'Agir pour la paix. J'ai été voir de quoi il retournait et j'ai tout de suite senti que leur engagement était très concret, que les corps étaient engagés dans la lutte et dans ce qu'ils portaient comme discours."

Lorsqu'elle quitte la base de Burghfield, Marie-Laure Vrancken reçoit en guise d'adieu le stock de papier de Sylvia, "qui me dit, en boutade : 'Ça me ferait tellement rire d'apprendre par la presse qu'il y a, en Belgique, une crise de l'origami parce que tous les gens se sont mis à fabriquer des oiseaux en papier'". Le pari était lancé "et je l'ai prise au mot". Elle part alors à la rencontre de citoyens de tout âge, origine, classe sociale, etc. et leur propose de fabriquer, avec elle, des origamis tout en débattant du nucléaire. Puis, sur les conseils d'une amie journaliste, elle commence peu à peu à rendre compte par écrit de ces riches échanges, qui deviendront, greffés à son expérience personnelle, le terreau de son projet artistique.

“Le nucléaire est un choix militaire”

Dans le même temps, elle "plonge dans l'histoire de la bombe atomique, y compris en Belgique". "Je me suis rendu compte que notre pays était impliqué partout, dans l'accueil des scientifiques, la formation des jeunes physiciens, la livraison d'uranium par le Congo belge pour créer la première bombe atomique, etc., expose-t-elle. Pendant un an, j'ai lu tous les jours. Je me suis aussi approchée, lentement, du nucléaire civil, car, si le point de départ de mon récit-performance est l'explosion de la bombe atomique à Hiroshima, le nucléaire militaire et le nucléaire civil sont liés. Ce sont les deux faces d'une même pièce. Le nucléaire pacifiste n'existe pas ! C'est un leurre ! D'entrée de jeu, le nucléaire est un choix militaire, donc notre électricité est un choix militaire aussi". Mais, "le nucléaire civil, on en bénéficie tous, donc c'est très difficile de le remettre en question, concède Marie-Laure Vrancken, et ce, d'autant plus avec le conflit Russie-Ukraine et la crise énergétique".

Ce revirement géopolitique et climatique majeur, "oui, ça me fait peur !", confie-t-elle. "Depuis 2016, aucune de mes lectures sur le nucléaire, tant militaire que civil, ne m'a rassurée. Toutes ont été un électrochoc ! Et la seule manière pour moi de ne pas être paralysée par l'angoisse [d'une catastrophe nucléaire, NdlR], c'est d'être dans l'action directe, l'activisme, et de partager et raconter cette histoire." Marie-Laure Vrancken reste, néanmoins, humble et clairvoyante : "L'activisme, c'est le combat d'une vie. Il ne faut être ni arrogant ni naïf. Ce n'est pas parce que je vais coucher mon petit corps au milieu d'une rue un dimanche après-midi que je vais changer la face du monde". Mais, "à travers moi, la présence de mon corps se joue la possibilité de dire 'non !', de refuser ce monde-là, et, ça, pour moi, c'est énorme".

--> Bruxelles, Le Boson, du 28 septembre au 1er octobre. Infos et rés. au 0471.32.86.87 ou sur www.leboson.be  

--> Chaque représentation sera suivie de l’intervention d’un acteur de terrain. Le 28/9, Dominique Waroquier, activiste notamment engagée dans les actions d’Agir pour la Paix ; le 29/9, Jérôme Peraya de l’association Agir pour la paix ; le 30/9 sera diffusé le documentaire “Le début de la fin des armes nucléaires”, en présence de Gilles Smedts, militant du Parti Humaniste ; et le 1/10 Alain de Halleux, réalisateur des documentaires “RAS. Nucléaire rien à signaler”, “Welcome to Fukushima”, “Tchernobyl forever”