"Kheir Inch’Allah" par Yousra Dahry: de la force apprise à la fragilité assumée

Seule en scène, au Rideau, elle empoigne le réel avec sensibilité. Révélation.

“Il fallait que je parte à la rencontre de cette Yousra.”
“Il fallait que je parte à la rencontre de cette Yousra.” ©Anne-Flore Mary

Il y a des croisements improbables et nécessaires. Kheir Inch'Allah est de ceux-là. Lorsque Cathy Min Jung découvre Yousra Dahry et lui propose d'accompagner et de présenter la création d'un spectacle, la directrice du Rideau mise sur une personnalité méconnue du grand public.

Anderlechtoise aux racines marocaines, 34 ans, éducatrice spécialisée, animatrice et chroniqueuse radio, comédienne, autrice de slam et ayant lancé avec Souhail Sefiani la websérie L'Instant thé, Yousra Dahry livre ici son premier solo, écrit et interprété par elle, mis en scène par Mohamed Ouachen.

Où les capsules vidéo sondent avec alacrité la relation frère-sœur, la performeuse sur scène se présente tout de go comme fille unique. Un des traits (avec l'hypersensibilité, entre autres) qui ont contribué à la construction de sa personnalité. Dans le tableau familial, il y a donc une mère (n'ayant eu qu'un enfant, une fille en plus, "mskina!") et un père qui, "à l'annonce de la petite fille au lieu du petit garçon, n'a pas changé ses plans: c'était à la petite fille de s'adapter aux plans conçus pour le petit garçon".

Autoportrait teinté de stand-up

La première partie de Kheir Inch'Allah (interjection composée comme "mskina", la pauvre, "de condescendance, de mépris et de maladresse" avec un supplément de "dimension spirituelle, pour se donner bonne conscience") se déploie à la manière d'un autoportrait teinté de stand-up. Un va-et-vient entre les époques et les étapes d'une vie marquée par les drari, ces "frères" à la fois frondeurs et protecteurs qui peuplent en bande les coins de rue de nombreux quartiers bruxellois.

Entre son propre rôle et les figures de son entourage, entre finesse et caricature, Yousra Dahry manipule avec adresse les curseurs du seul-en-scène, dans une scénographie sobre (Selay Ovski et Rabia Id’Said) et sous des lumières somptueuses de simplicité (Tarek Lamrabti).

Si les clichés font partie du jeu, la dramaturgie – sous l’œil aiguisé et bienveillant de Bwanga Pilipili – les articule sans ostentation pour en faire autant de cailloux à glaner sur le chemin que la performeuse emprunte et dépeint.

Un chemin de soi à soi. De celle qui vanne, qui se débrouille, qui roule des mécaniques, à celle qui affronte "des murs et des murs de tristesse et de peur". De celle qui décortique le syndrome de l'enfant unique qui pense tout en équipe: "le couple, la famille, et même la religion", à celle qui intériorise "les moments d'impuissance".

L’humour efficace, le trait vif, l’attitude croquée d’un haussement de sourcil : tout est là pour emporter la salle. L’humilité, la vulnérabilité assumée en miroir de la force de la vaillante jeune femme: et voici ce même public – majestueusement divers – cueilli par l’émotion.