"Angles morts", performance de chocs

Joëlle Sambi et ses comparses créent à la Balsa un remuant poème scénique, mix de mots, krump et sons.

Kenza Deba dans une chorégraphie krump de Hendrickx Ntela.
Kenza Deba dans une chorégraphie krump de Hendrickx Ntela. ©Margot Briand

Le slam pour faire tomber les masques et traverser les bruissements du monde. Le slam, "art politique" par lequel se régénèrent les imaginaires. Voilà le socle - un des socles - de Joëlle Sambi. Poétesse, performeuse, activiste, elle signe avec Angles morts un spectacle où la poésie, incisive, croise le fer avec le krump, danse urbaine percussive et joyeuse aux racines rageuses, et l'electro en boucles, en vagues ou en rafales.

Dans les premiers instants, l'obscurité n'est zébrée que de sons (Sara Machine) et d'une silhouette si rapide qu'elle évoque, par la persistance rétinienne, certaines toiles de Francis Bacon (Kenza Deba, sur une chorégraphie de Hendrickx Ntela). Une voix annonce des "croisements inattendus", des "parallèles périlleux".

Joëlle Sambi (assistée de Margot Briand à la mise en scène), Kenza Deba et Sara Machine.
Joëlle Sambi (assistée de Margot Briand à la mise en scène), Kenza Deba et Sara Machine. ©Margot Briand

Puisés dans son recueil Caillasses (éd. L'Arbre de Diane) ou composés ailleurs, empruntés aussi à Bintou Touré, les vers libres et scandés de Joëlle Sambi évoquent un paysage assurément sombre, lézardé de violences.

"J'explore les inconforts et les richesses qui émanent de la singularité de mon parcours entre deux mondes: le Congo d'où je viens, la Belgique où je vis", note-t-elle dans ses intentions, avec le souhait de questionner l'exil, "réalité d'une partie des Belges".

"Me raconter pour nous raconter"

Ce spectacle, indique encore Joëlle Sambi, "ambitionne de s'immiscer dans les angles morts où se logent les enjeux des luttes collectives afroféministes et lesbiennes auxquelles je prends part. Je choisis de raconter mon "intimité politique", les divergences et les liens complexes qui surgissent, me raconter pour nous raconter".

Si, à l'arrivée, l'ensemble semble parfois manquer d'un liant qui à la fois l'affinerait et lui conférerait une plus juste densité (celle qui habitait le bref et intense Fusion, moment fort de la première Garden Party des Doms, à Avignon, en 2021; ces mêmes Doms où d'ailleurs Joëlle Sambi et Sara Machine ont mûri ces Angles morts), ce poème scénique a pour vertu de mettre en forme et faire résonner des réalités brutales, mais aussi l'écho qu'éveille la part de chacune des trois interprètes dans sa propre histoire.

S'adressant d'évidence aux personnes directement concernées par ces luttes, Angles morts prend soin de concerner les autres aussi, peut-être sensibilisées, déjà alliées ou pas encore, avides de savoir, de comprendre.

Listen and learn. Écoute et apprends, demandent les victimes d’oppressions (racistes, sexistes, classistes, validistes et autres) à celles et ceux qui tout de go voudraient ou leur opposer leur propre expérience, ou minimiser leurs vécus, ou même afficher leur soutien, suffisamment haut et fort pour que ça se sache.

Écoute et apprends. Adopte la posture de qui, dans le confort de ses certitudes, peut faire une place à d’autres voix, d’autres vécus, d’autres récits.

Ainsi vêtue, accompagnée, incarnée fût-ce avec une dose de maladresse, la poésie sert à ça aussi.

  • Bruxelles, Balsamine, jusqu'au 8 octobre. Avec, mercredi 5 octobre, un aftershow mené par Stéphanie Auberville. Et, samedi 8 à 18h, une table ronde autour des violences policières. Infos, rés.:02.735.64.68 – www.balsamine.be
  • Et aussi : du 19 au 21 octobre à Charleroi (www.ancre.be) ; les 10 et 11 novembre au TN, Bruxelles (www.theatrenational.be)