"Si Molière traverse les siècles, c’est grâce à son génie comique"

Nicole Stankiewicz signe sa première mise en scène avec l’adaptation de l’une des pièces les plus sombres de Molière.

“Le petit monde de Georges Dandin”, d’après Molière, emprunte les codes du dessin animé et du cape et d’épée.
“Le petit monde de Georges Dandin”, d’après Molière, emprunte les codes du dessin animé et du cape et d’épée. ©Bartolomeo La Punzina

"Nous sommes arrivés hier aux Riches-Claires pour notre premier jour de répétition et nous sommes en plein repérage de la salle pour nos entrées et sorties de scène, de la technique… et même de la machine à café", sourit Nicole Stankiewicz, metteuse en scène du Petit monde de Georges Dandin, d'après Molière. À quelques jours de la première, ce mercredi 5 octobre, l'excitation est palpable : "On est dans le rush final. On a hâte de jouer !" Et la fébrilité est d'autant plus grande que le Mouton Collectif (1) porte ce projet depuis six ans déjà.

Tout démarre en 2016 sur les bancs de l'Institut supérieur des arts (Insas). "Nicole [Stankiewicz] nous a réunis pour participer à son spectacle de fin d'études, Le petit monde de Georges Dandin, et, de là, s'est formé le Mouton Collectif", explique la comédienne Jenna Hasse. "À la suite de cette pièce, reprend Nicole Stankiewicz, la directrice artistique du Théâtre de la Toison d'Or (TTO), Nathalie Uffner, nous a proposé de devenir la troupe résidente du café-théâtre du TTO. Nous devions créer quatre spectacles comiques par an". Au bout de deux saisons "exaltantes et frénétiques" où chacun explore l'écriture, le jeu et la mise en scène, la petite équipe décide de remettre Le petit monde de Georges Dandin sur le métier. "Nous avions monté un peu moins de la moitié du spectacle [en 2016] et nous avions tous gardé dans un coin de notre tête le désir de finir cette création", se souvient la metteuse en scène.

Un monde inspiré du dessin animé

Si cette pièce, l'une des plus sombres de Molière, lui tient tant à cœur, c'est parce qu'elle est liée à "un souvenir d'enfance". "J'ai vu, enfant, non pas une pièce, mais un spectacle qui m'a fort marqué, se rappelle-t-elle. Je garde en mémoire deux images. Tout d'abord, celle d'un personnage complètement paumé, qui erre et s'adresse au public tant il est seul, mais en s'appelant par son nom, George Dandin. Puis, celle des scènes avec les parents de son épouse, Angélique, Mr et Mme de Sotenville, où on assiste au mépris de classe, à une hiérarchie sociale très forte et où on l'empêche de parler sous prétexte qu'il ne s'exprime pas correctement". Face à "ces humiliations, cette cruauté, ce qui m'intéressait, c'est de voir comment ces émotions sont vécues intérieurement, à même la peau".

Créée en 1668 à Versailles, George Dandin ou le Mari confondu est une comédie-ballet en trois actes. Molière y raconte l'histoire d'un riche paysan, George Dandin, qui, en échange de sa fortune, se marie avec la fille de Mr et Mme de Sotenville, Angélique, gagnant ainsi une épouse et un titre de noblesse. Mais la jeune femme, rebelle, rejette ce mari dont elle n'a jamais voulu. Et s'éprend de Clitandre, gentilhomme libertin de la Cour. Dandin tente de trouver du secours auprès de ses beaux-parents, mais ceux-ci n'éprouvent que du dédain à son égard.

Pour traiter les questions qui traversent cette pièce – le mépris de classe, la hiérarchisation sociale… – et résonnent, aujourd'hui, avec toujours autant d'acuité, le Mouton Collectif a imaginé, tant visuellement qu'au niveau du jeu, "un autre petit monde, qui emprunte les codes du dessin animé, du cape et d'épée", décrit Nicole Stankiewicz. "C'est une sorte de version dessin animé ou version laboratoire de notre monde réel, précise-t-elle. Ce n'est donc ni le monde de Molière ni exactement notre monde. C'est comme un poème, une métaphore, une version cauchemar de ces êtres humains qui sont pourris de l'intérieur par cette structure hiérarchique du monde dans lequel ils vivent". Quant à la langue de Molière, "je n'ai pas réécrit le texte, poursuit la metteuse en scène. Par contre, les moments où la langue ne me semblait pas pouvoir parvenir directement au public, je les ai un petit peu adaptés".

“Je préfère Molière à la dernière Palme d’Or”

Alors que le champ des possibilités est infini, pourquoi a-t-elle choisi, pour sa première mise en scène, un auteur classique, Molière (dont on fête cette année les 400 ans de sa naissance) ? "Cette pièce-ci est à la fois extrêmement cruelle et extrêmement drôle, explique-t-elle. En se plongeant dans la biographie de Molière, on a découvert sa manière de travailler, qui est au croisement de deux influences : la Commedia dell'arte, avec ses bouffons et caricatures, et la notion de "naturel", c'est-à-dire le naturel de ses dialogues et la vérité de ses personnages. Et si Molière traverse les siècles, c'est grâce à ce génie comique". "Récemment, rebondit la comédienne Jenna Hasse, j'ai vu le dernier film qui a reçu la Palme d'Or, très satirique (Triangle of Sadness (Sans filtre), NdlR) et je me suis demandé pourquoi je préférais Molière. En fait, il y a, chez lui, beaucoup plus de douceur dans ses personnages, mais aussi d'intelligence. Molière se moque, mais ses personnages se battent aussi. Cela, on ne le retrouve pas dans toutes les écritures".

--> (1) Le Mouton Collectif réunit, sur scène, Arnaud Botman, Valentin Dayan, Wilhem De Baerdemaeker, Jenna Hasse, Lucas Meister et Adèle Vandroth

--> Bruxelles, Les Riches-Claires, du 5 au 14 octobre. Infos et rés. au 02.548.25.80 ou www.lesrichesclaires.be et www.moutoncollectif.be

SCÈNES D'ENVOL

Ce mercredi 5 octobre, deux spectacles ouvrent la saison du Théâtre des Riches-Claires : Rebelle sans cause de et avec Roda Fawaz et Le petit monde de Georges Dandin d'après Molière. Cette pièce mise en scène par Nicole Stankiewicz (lire ci-dessus) fait partie de la programmation des "Scènes d'envol", soit neuf créations portées par de jeunes artistes pour lesquelles un accompagnement particulier leur est offert (soutien technique ; capsule vidéo ; photos ; etc.) et présentées à un tarif unique (8 € en prévente ; 10 € sur place). "L'idée est que les Riches-Claires sont un théâtre qui serve de tremplin aux jeunes artistes qui sortent des écoles, explique son directeur Éric De Staercke, et qui ont, en parallèle parfois de leurs projets, l'envie d'exprimer leurs propres idées et leur propre mise en scène, sans être cadrés par la ligne artistique d'un théâtre conventionné ou par un metteur en scène déjà confirmé". Un soutien précieux auquel aspirent de nombreux jeunes porteurs de projet. "Nous recevons près d'une dizaine de demandes par semaine, pour un temps d'attente de deux à trois ans…"