"La fille du sacrifice": il était une foi

Des tutélaires figures bibliques au présent interrogatif d’une jeune femme, un parcours écrit et mis en scène par Réhab Mehal. Jusqu’au 8 octobre à l’Océan Nord.

Elisa Firouzfar fait de sa présence vibrante le vecteur de ce parcours.
Elisa Firouzfar fait de sa présence vibrante le vecteur de ce parcours. ©Michel Boermans

Elle se présente comme l’arrière-arrière-arrière [...] arrière-arrière-petite-fille d’Abraham. Sacré prénom que le sien, Ibra, dérivé d’Ibrahim, équivalent d’Abraham, le patriarche par excellence. Celui aussi qui, par soumission à son dieu, fut tout près de sacrifier son fils Isaac. Empruntée au Caravage, et que Bruxelles connaît bien pour en porter un détail en version murale, le long du canal, cette image constitue le point focal, l’entrée en matière du spectacle. Ainsi s’établit le lien entre la mythologie, l’histoire, l’histoire de l’art et le présent d’une ville.

Seule en scène, Elisa Firouzfar peu à peu déploie sa présence dans un périmètre ceint de voilages où fuseront de fugaces projections (lumières et vidéo de Damien Petitot), alors qu'elle-même se ceint d'étoffes (costumes de Fabienne Mainguet). Proche du public, dans la petite salle de l'Océan Nord, elle raconte les démons qu'elle découvre enfant, et la révélation de dieu par une nuit d'orage. La fête du sacrifice, la nausée et le dégoût qui ne la quitteront pas davantage que l'image du "regard calme et doux de l'animal". Et puis, à 7 ans, sa nouvelle obsession pour "l'homme sur la croix" et l'enquête de la fillette à la bibliothèque.

“J’adore le côté expérimental de ma religion”

La fille du sacrifice avance comme le chemin de foi d'une musulmane croyante et pratiquante: "J'adore le côté expérimental de ma religion, dit-elle. C'est comme un jeu. Tout me paraît sincère et juste."

"La fille du sacrifice": il était une foi
©Michel Boermans

Ibra détaille les rites et les piliers de l’islam, l’amour divin qu’elle sent palpiter en elle, les cinq prières par jour en fonction de la position du soleil, le jeûne, le partage, la charité.

Lumineux tableau que va perturber la rencontre avec une toile célébrissime et sombre. Le Sacrifice d'Isaac qu'elle découvre à 20 ans, à la galerie des Offices, à Florence. Un face à face brutal, fascinant, assourdissant.

"L'art fait voler en éclat mon petit monde et ses principes."

Dé-conversion/ré-union

C'est alors que la jeune femme décide "de faire une pause, d'effectuer des recherches, de ne plus croire". Bref, de se dé-convertir. Rupture traduite par une scène stroboscopique qui soudain surligne symboliquement ce qui, jusque-là, malgré le poids de la tradition, avait conservé une certaine légèreté.

Ce n'est pas le seul paradoxe de ce récit à la fois intimiste et didactique, où l'affirmation du féminin va de pair avec la conscience de l'ordre patriarcal. Le tout dans une quête de soi autant que de foi, fût-ce par son rejet. "Sans foi, tout me paraissait rationnel, mécanique, insipide", avance encore Ibra, dans ce processus de recherche que Réhab Mehal qualifie d'"enquête sur les origines de la croyance".

"La fille du sacrifice": il était une foi
©Michel Boermans

Marquée par sa propre double culture – marocaine et française – dont elle a fait une matière théâtrale, l’autrice et metteuse en scène met encore dans la bouche de son interprète les propos de la rabbine Delphine Horvilleur pour qui le sacrifice a été inventé par l’homme non en signe de soumission à dieu, mais pour expliquer la violence dont les hommes sont capables les uns envers les autres.

En nous menant, au gré de ce récit, entre la conscience du corps et les doutes de l'esprit, jusqu'à Jérusalem, ville trois fois sainte, La fille du sacrifice se pose – avec des longueurs et parfois trop d'insistance – comme un conte où la dé-conversion serait une étape dramaturgique de la ré-union des identités fragmentées.