Pour sa première mise en scène d'envergure, Myriam Saduis propose un moment de beauté et de pureté théâtrale, un spectacle maîtrisé et accompli qui transporte le public au coeur du mystère de l'être et de sa représentation.

Elle n'a pourtant pas choisi la facilité avec cette "Affaire d'âme", texte inachevé d'Ingmar Bergman (1918-2007) inédit au théâtre, parce qu'écrit à l'origine pour le cinéma. Le grand metteur en scène suédois l'avait imaginé comme une expérimentation radicale sous la forme d'un long plan rapproché.

Au théâtre, comme le souligne Myriam Saduis, "la focale est différente". Elle a eu la très bonne idée d'adapter le texte pour deux voix, dédoublant ce monologue intérieur pour en faire un vrai dialogue avec soi. Elle ouvre du même coup sur l'autre, à savoir le spectateur...

Devant nous, donc, deux états de Victoria, femme d'âge incertain aux prises avec ses souvenirs, ses émotions, son questionnement éperdu. Il y a eu un père pasteur absorbé par ses sermons, un mari aussi gentil qu'infidèle, une représentation théâtrale qui a mal tourné, un décès violent, un hôpital psychiatrique, etc.

Rite bergmanien

Les deux comédiennes sont époustouflantes du début à la fin. Présence, justesse, finesse de la diction, éloquence de la gestuelle, Florence Hebbelynck et Anne-Sophie de Bueger semblent de surcroît liées par une complicité gémellaire. Motifs, répons et contrepoint s'enchaînent en une parfaite musique verbale où s'accomplit un rite plus bergmanien que nature. Chapeau.

Et quel auteur que Bergman ! La sobriété et l'efficacité de la mise en récit touchent en profondeur, au coeur des interrogations de tout un chacun sur l'identité et le sens de l'existence. Partant de la traduction de Vincent Fournier parue aux Cahiers du Cinéma, Myriam Saduis, qui est aussi thérapeute en milieu psychiatrique, a su le traduire sans l'amoindrir ni le statufier.

Elle s'est entourée d'une équipe artistique des plus accomplies. La bande sonore allusive, ironique et émouvante de Jean-Luc Plouvier, les lumières évocatrices de Xavier Lauwers, les superbes images enregistrées de Marian Handwerker, la scénographie composée de quelques voiles de tulle et d'un minimum d'accessoires (avec l'assistance de Stéphanie Kinet), tout entre dans le jeu et fait sens.

Bruxelles, Théâtre Océan Nord, jusqu'au 20 septembre. Tél. 02.216.75.55.

Le samedi 13 septembre, le théâtre propose une journée-rencontre qui débute à 14 h et comprend notamment la projection de "La Charrette fantôme" (1920), film muet de Victor Sjöström qui déclencha la vocation artistique d'Ingmar Bergman. Avec, également, le cinéaste et critique suédois Stig Björkman et le psychanalyste Yves Depelsenaire.