Grande figure du clown, femme d’objets, elle sort de plus en plus de l’ombre. Le Théâtre des Martyrs et la Montagne magique s'associent pour lui consacrer un focus en quatre spectacles. Portrait

Clown dans le sens le plus tragicomique du terme avec sa moue inimitable, son regard éperdu et son amour de l’absurde, elle habite la scène dès qu’elle y entre. Qu’elle enfile une perruque d’époque et sa robe à vertugadin ou une coiffe improbable sur sa nuisette noire, elle suscite rire et fascination dès son apparition. Un sourire accru lorsqu’elle prononce son fameux "Darling" dans un anglais châtié.

Parfois qualifiée de nouveau Raymond Devos en France et bien sûr trop peu connue en Belgique, elle a, rappelons-le, obtenu - ex æquo avec Isabelle Huppert - le prix du meilleur spectacle étranger aux Masques de Montréal grâce à son "Dégage, petit !" en 2006.

Présente au Festival d’Avignon In l’été dernier avec "Axe. De l’importance du sacrifice humain au XXIe siècle", elle revient en ce début d’année 2017. Le Théâtre des Martyrs et la Montagne magique, séparés par la seule place des Martyrs, au cœur de Bruxelles, s’associent en effet pour un focus qui met cette grande artiste au-devant de la scène.

Quatre spectacles

Quinze jours durant, du 12 au 26 février, quatre de ses spectacles sont programmés dans les deux théâtres.

Le cruel "Petites fables" ouvre la danse à la Montagne magique. Suivront, au Martyrs, le baroque "Conversation avec un jeune homme" (teaser ci-dessous), une féerie absurde qui mêle danse et théâtre, souplesse et rhumatismes, jeunesse et vieillesse, et "Carmen" ou la nouvelle de Prosper Mérimée adaptée en théâtre d’objets avec beaucoup de doigté. Retour ensuite à la Montagne magique pour le féroce "Ressacs". Victime de la crise des subprimes, un couple a tout perdu : la voiture à crédit, la maison style Hopper, le gazon vert ou le génial réfrigérateur. "Darling" a même dû revendre sa chemise ! De la crise financière à celle, amoureuse, du couple, un tableau cynique et réaliste.


Reconnaissance tardive

Il faut parfois des années, voire une carrière, avant qu’un artiste soit reconnu à sa juste valeur.

Réputée dans le monde entier pour sa grande maîtrise du théâtre d’objets, Agnès Limbos l’est moins en Belgique, en raison sans doute de son attachement au théâtre jeune public dont elle est à la fois une pionnière et une grande figure.

Depuis quelques années, cependant, l’artiste sort de l’ombre. Entre autres grâce à la Balsamine, ou au National qui programmait en 2015 la première de "Ressacs". Puis il y eut le festival XS, toujours au National, Avignon, le Théâtre de Liège et maintenant les Martyrs. Les théâtres dits adultes déroulent enfin le tapis rouge à celle qui pratiquait déjà la nanodanse de "Kiss & Cry" en 1984 pour son spectacle "Petrouchka".

Amie de Jaco Van Dormael, Yolande Moreau et Didier de Neck, Agnès Limbos est de cette trempe-là. Tout, dans ses spectacles, est étudié, nuancé, millimétré. "Papesse" du théâtre d’objets, elle donne, en outre, de nombreuses masterclasses dans le monde entier - et crée des émules. Les Karyatides montent, sous sa houlette, des classiques tels que "Madame Bovary", "Carmen" (photo ci-dessous) ou "Les Misérables" en théâtre d’objets.

© Michel Boermans

L’objet, tout un symbole

Aaah, l’objet ! Tout un symbole, un engagement aussi. Comment y est-elle arrivée ?

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, à savoir depuis son pick-up en plastique bleu sur lequel tournaient en boucle la "Petite Musique de Nuit" de Mozart et la "Symphonie n°5" de Beethoven, elle a toujours rêvé de la scène. Après une enfance au Congo, qu’elle a fui avec sa famille en 1959, une année inoubliable chez son oncle, passionné de culture et curé à Dongelberg, elle use ses fonds de culotte sur les bancs de l’école avec sa copine Yolande Moreau. Puis étudie le journalisme et la philo avant de voyager sac sur le dos. L’Amérique, New York, la Côte Est… Ambiance Bagdad Café et des petits boulots pour manger.

A 32 ans, nous raconte-t-elle, "je me suis dit : maintenant, Agnès, il faut faire quelque chose . J’ai commencé le théâtre d’objets. C’est-à-dire jouer avec des objets, comme les petits jouets dans les boîtes à lessive. Je prenais une planchette à pain et je jouais dessus, c’était déjà toute une proposition. Quand j’ai fait Lecoq, je dénigrais ces objets que je trimballais partout, puis, quand j’ai monté Petrouchka, cela s’est imposé. J’ai créé la Compagnie Gare Centrale en 1984. J’avais une heure pour trouver un nom, alors je me suis dit : le café de la gare, les trains, les au revoir…"


Focus Agnès Limbos, Bruxelles, jusqu’au 26 février. Infos, programme complet, rés.: Théâtre des Martyrs, 02.223.32.08 ou www.theatre-martyrs.be ; La Montagne magique, 02.210.15.90 ou www.lamontagnemagique.be