Agnès Limbos, femme d’objets
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Scènes

Agnès Limbos, femme d’objets

Laurence Bertels

Publié le - Mis à jour le

Petite, elle était, nous dit-elle, limite autiste. Contemplative, en tout cas, craintive, isolée, fragile Aujourd’hui, Agnès Limbos est devenue, par sa présence tragico-clownesque, une des grandes artistes de la scène belge. Trop peu connue en son pays, elle tourne dans le monde entier. Depuis le mois d’août, elle a ainsi joué à Jérusalem, aux Rencontres théâtre jeune public à Huy - où elle a remporté le Prix de la ministre de la Culture -, au National à Bruxelles, au Brésil, au festival Tam Tam à La Réunion, où nous l’avons rencontrée, avant son départ pour Copenhague où le Théâtre royal du Danemark consacre un focus à son travail.

Ensuite, Agnès Limbos se posera pour l’hiver chez nous pour y jouer sa nouvelle création, "Conversation avec un jeune homme", au Festival international Turbulences à Namur, à La montagne magique et à Pierre de Lune.

Très remarquée au festival Tam Tam (Temps des arts de la marionnette) où elle était déjà venue en 2011 avec "Troubles", sa "Conversation", baroque en diable, a fait le bonheur des festivaliers et la "Une" du "P’tit journal", la sympathique feuille de chou réunionnaise attendue chaque matin avec impatience pour son ton décalé, sa première déjantée et ses petites annonces façon Libé.

Une réminiscence, sans doute, du photographe Cyril Plomteux qui a passé dix ans dans le quotidien français et a pris un plaisir fou à croquer Agnès Limbos, avec sa perruque d’époque, sa gueule d’enfer mais sans sa robe à vertugadin. L’artiste appartient à la famille des hyperdoués, de ceux qui, en arrivant sur scène, imposent une présence et un ton incomparables. Tout, dans ses spectacles, est étudié, nuancé, millimétré, d’une grande justesse. Une infime variation d’intonation et le nonsense de son univers s’impose. Fantastique, féerique et absurde, sa "Conversation avec un jeune homme" mêle danse et théâtre, souplesse et rhumatismes, jeunesse et vieillesse. Née de l’observation des vanités qui disent l’éphémère de notre passage sur terre, elle invite, sur scène, crânes, pommes, vin ou raisins, autant de symboles qui parlent aussi à l’inconscient.

Parfois qualifiée de nouveau Raymond Devos en France, Agnès Limbos a été couronnée - ex aequo avec Isabelle Huppert - dans la catégorie meilleur spectacle étranger aux Masques de Montréal, grâce à son "Dégage, petit !" "Papesse" du théâtre d’objets, Agnès Limbos donne, en outre, de nombreuses masters classes. Elle crée également des émules qu’elle a formées au détour de ses "Squattages poétiques" à la Balsamine. Telles Les Karytaides, également invitées à La Réunion.

Et c’est, en quelque sorte, l’école Agnès Limbos qui s’impose au festival Tam Tam, où elle est restée une semaine, tandis que ses "disciples" y ont passé un mois. Ils ont joué dans l’inaccessible Cirque Mafate et organisé des ateliers avec des prisonniers qui ont ensuite créé leur propre représentation. Comme on pourra le lire dans de prochaines éditions. Après cette conversation au bord du lagon, avec une grande dame de la scène qui semble avoir surmonté sa timidité enfantine.

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, à savoir depuis son pick-up en plastique bleu sur lequel tournaient en boucle la "Petite Musique de Nuit" de Mozart et la "Symphonie n°5" de Beethoven, Agnès Limbos rêve de la scène. Après une enfance au Congo, qu’elle a fui avec sa famille en 1959, une année inoubliable chez son oncle, passionné de culture et curé à Dongelberg, près de Jodoigne, elle use ses fonds de culotte sur les bancs de l’école avec sa copine, Yolande Moreau. Inscrites en sciences humaines, et plutôt rebelles, elles reçoivent, pour le cours d’expression corporelle, un local où elles s’essayent au jeu. "J’avais 16 ans en 68. C’était formidable car Yolande et moi étions dans la rébellion et cette rébellion était dans la rue." A l’université, où elle étudie le journalisme et la philo, elle rencontre Didier de Neck, Marianne Hansé, Bernard Chemin...Tous les pionniers du théâtre jeune public. Puis, elle abandonne ses études pour voyager, se consacrer enfin à sa véritable vocation: L’Amérique, New York, la côte Est, ambiance "Bagdad Café" à Santa Fe. "Moi, j’étais au "Rosa’s Cantina". C’était la bohème. Je devais manger. Je faisais des petits boulots. Je chantais dans la rue. J’ai terminé avec une musette. Pour me changer, j’allais à l’Armée du salut. On pouvait y rester trois jours et, sur ce temps-là, je trouvais quelqu’un qui pouvait me loger. Les mecs revenaient du Vietnam. Ils racontaient. À New York, j’ai rencontré un écrivain chez qui j’ai dormi pendant un mois. C’était un peu une vie de nomade semblable à celle de la photographe Sophie Calle. J’ai pu voir aussi le grand comédien Peter Schuman. J’ai une vraie nostalgie de cette époque. J’ai fait la route pendant un an. Je suis remontée par le Nouveau- Mexique. J’ai vécu un mois dans une réserve indienne. Puis il a fallu que je rentre car c’était tout de même une période destroy. Il y avait beaucoup de drogues. De retour en Belgique, j’ai été engagée au Théâtre de la vie mais je n’étais pas satisfaite, alors je suis allée chez Jacques Lecoq, à Paris. C’était l’école qu’il me fallait car basée sur l’acteur créateur. On passe par tous les grands styles de théâtre mais on doit trouver le sien."

La carrière d’Agnès Limbos commence alors réellement avec un premier spectacle: "Fred Scamaroni lives up here" ou l’histoire d’un gamin qui vivait au-dessus d’un buffet pour protester contre les déménagements incessants de ses parents. Un peu comme "Le Baron perché". Six mois à Edimbourg, un passage aux Baladins du miroir, un nouveau départ au Mexique, puis un réveil, à 32 ans. "Je me suis dit: maintenant, Agnès, il faut faire quelque chose. J’ai commencé le théâtre d’objets. C’est-à-dire jouer avec des objets, comme les petits jouets dans les boîtes à lessive. Je prenais une planchette à pain et je jouais dessus, c’était déjà toute une proposition. Quand j’ai fait Lecoq, je dénigrais ces objets que je trimballais partout, puis, quand j’ai fait "Petrouchka" - un ‘Kiss and cry" avant l’heure - cela s’est imposé. J’ai créé la Compagnie Gare Centrale en 1984. J’avais une heure pour trouver un nom alors je me suis dit le café de la gare, les trains, les au-revoir. "

"Petrouchka". "Petit pois", "Petites fables" Les succès s’enfilent, avec parfois deux cents représentations, comme autant de perles sur le collier du théâtre d’objets également pratiqué par le théâtre Cuisine à Marseille, le Manarf à Angers et le Vélothéâtre à Apt. Tous trois ont nommé le théâtre d’objets pour se différencier de la marionnette puisqu’il s’agit non pas de mettre deux yeux à une pomme de terre mais bien d’utiliser des objets manufacturés qui ne sont pas transformés. "On les prend pour leur valeur brute. Tu prends un chalet suisse, c’est un chalet suisse avec tout ce que cela évoque. L’impact est immédiat. C’est un théâtre d’auteurs. On est dans un rapport petit-grand et très cinématographique. L’objet n’est pas créé pour le théâtre. C’est nous qui le squattons. Il y a aujourd’hui beaucoup d’universitaires qui publient des thèses sur le théâtre d’objets. On ne l’a pas inventé. On s’est juste inscrits dans un courant, comme les surréalistes". Surréaliste comme la précarité de cette grande artiste qui, malgré ses succès, faillit rester sur le quai de sa chère gare centrale.

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