"C’est la première fois que je m’attaque à la mise en scène d’une pièce du répertoire classique, sourit le comédien Alain Leempoel. J’ai intérêt donc à dominer mon sujet…” Ce sujet, ce sont Les caprices de Marianne d’Alfred de Musset. Pourquoi ce choix ? “Je voue un amour absolu pour cette pièce, explique-t-il. C’est au Conservatoire que j’ai découvert la beauté de la langue française, avec Musset, Molière, Marivaux,… Avant ça, j’étais un Béotien”. Il complète : “La formation classique que j’ai reçue au Conservatoire m’a éclairé sur la richesse et la beauté de la langue, qui, certes, est un peu désuète et peut paraître ampoulée aujourd’hui. Mais, quand même, je suis admiratif de la capacité de ces auteurs classiques à rendre une émotion par les mots”. Ensuite, en tant que comédien, “j’ai compris que cette langue faisait vibrer en moi des choses que je ne soupçonnais pas”.

Dans le métier depuis les années 80 et salué pour son adaptation sous chapiteau du film Festen en 2018, Alain Leempoel s’est néanmoins mis “très tard” à la mise en scène. “Mon plaisir suprême, ce sont les planches, assure-t-il. En tant que comédien, j’ai rencontré des metteurs en scène fantastiques. Et, au début de ma carrière, j’ai eu une chance, énorme, d’être dirigé par des gens comme Bernard De Coster. Donc, je me suis toujours senti en apprentissage face à eux et, partant, incapable de me mettre à leur place”.

Pour autant, au fil des années, “certains metteurs en scène, parfois, m’ont déçu dans la nourriture que je recevais comme comédien, c’est-à-dire ce qui me permet de créer un personnage et d’avoir un sentiment de liberté sur scène”. Fort de cette expérience, “j’ai commencé à comprendre ce qui me manquait et à saisir comment expliquer à un comédien ce qu’il doit faire pour parvenir à construire son personnage”.

Des personnages mal dans leurs baskets

Avant de s’attaquer à l’ambitieux Festen, Alain Leempoel s’est d’abord rôdé à la mise en scène sur trois pièces et “quand Thierry Debroux (directeur du Théâtre du Parc, NdlR) a vu Festen, il m’a dit : ‘Alors, on les fait quand ces Caprices ?’ ”. Amoureux de la Corse depuis quarante ans, Alain Leempoel a identifié “une correspondance, assez étonnante, entre une partie de l’histoire de la Corse et l’œuvre de Musset”.

Pour mémoire, l’auteur romantique a ancré son récit dans le Naples des années 1830. “Dans le contexte parisien du XIXe siècle et dans le petit monde littéraire que fréquentaient Musset, Georges Sand et tous les autres, l’Italie était vue un peu comme l’Eldorado”, rappelle Alain Leempoel. À la lecture de la pièce – “qui démarre comme une comédie, passe au drame et termine en tragédie : c’est pour cela qu’elle est sublime, parce qu’elle est comme la vie” –, le metteur en scène s’est rendu compte “qu’au-delà de la beauté du texte, les personnages n’étaient pas très bien dans leurs baskets : ils sont tous en quête d’autre chose, il y a un mal-être chez chacun d’entre eux”.

Pas de “classicisme outrancier”

Triangle amoureux, Les caprices de Marianne raconte l’histoire du jeune Coelio, follement épris de Marianne, épouse du juge Claudio, mais qui reste froide à ses tentatives de séduction. Alors, Coelio demande à son ami Octave de jouer les entremetteurs. Mais Marianne tombe sous le charme d’Octave tandis que son mari Claudio la soupçonne d’infidélité et engage des spadassins pour éliminer son amant…

“La Corse est mon Eldorado, reprend Alain Leempoel. Mais il faut savoir que pendant l’entre-Deux-Guerres, l’Île de Beauté a été mise de côté parce qu’elle n’était qu’un lieu de passage. À cette époque, la mafia italienne a commencé à s’implanter en France, et, du coup, un bon paquet de mafieux corses, qui avaient un peu d’ambition, sont partis s’installer à Marseille et Paris. Donc, les insulaires sont restés un peu les laissés-pour-compte. Leur île était leur prison”.

En transposant ainsi le texte de Musset, Alain Leempoel estime positionner ses personnages “dans un contexte qui ne trahit pas l’auteur et qui, peut-être, fait un peu plus écho à notre époque”. Et pourquoi ne pas laisser l’œuvre telle quelle ? “J’aurais été d’un classicisme outrancier, répond-il. La force d’un classique, ce n’est pas de subir une relecture ou des torsions telles qu’on en perd le propos. Mais à partir du moment où l’auteur décède en 1857, il ignore ce qu’il se passe dans le monde après. Donc, s’il y a une correspondance d’un univers qui poursuit sa pensée, je pense que c’est une manière de transmettre la parole du poète”. Un univers qui sera suggéré grâce, notamment, à des polyphonies corses.

Bruxelles, Théâtre du Parc, du 5 mars au 4 avril. Infos et rés. au 02.505.30.30 ou sur www.theatreduparc.be